Posts Tagged ‘Blogosphère’

Par delà le conflit de légitimité

14 mars 2008

Nouvel épisode d’un mouvement enregistré depuis quelques mois: l’intrusion de plus en plus pressente des avocats dans le Web 2.0.

C’est aujourd’hui Eric Dupin qui se voit attaqué sur le terrain juridique, attaqué d’ailleurs sur des bases bien ténues, et qui semblent relever d’autres objectifs que le simple respect désintéressé de la loi.

Comme lors de précédents épisodes, il est frappant de constater l’écart entre le langage des nouveaux médias et celui des anciens, qui est au fond celui que les avocats relaient.

L’incompréhension est réciproque.

Du coté des anciens médias et des célébrités qu’ils ont suscitées, on attaque au hasard, sans comprendre précisément ce que l’on reproche, sans surtout se rendre compte qu’employés à mauvais escient, les moyens juridiques ont toutes les chances de se retourner contre leurs auteurs. Sur le nouveaux médias, les débats suscités par un mauvais procès se déploieront bien au-delà de ce qu’imaginent ceux qui les ont provoqués, ils concentreront une attention et une publicité que leurs initiateurs n’ont certainement pas mesurées, et qui dépasseront de loin les enjeux du procès. Les attaquants comprendront -mais trop tard- que ce sont des discussions qu’ils auraient eu bien mieux fait d’éviter.

Du coté des nouveaux médias, en dépit de la blogosphère juridique et de ses éminents représentants, on semble ignorer bien largement le fonctionnement de la justice. Mon soutien aux blogueurs en difficulté étant acquis en totalité, je ne peux m’empêcher de remarquer que leur perception du droit tend parfois vers la caricature. Qu’un avocat menace -c’est parfois son métier- et comme dans Molière, ils se voient à moitié condamnés: « Eh! Monsieur, si vous le pouvez, sauvez-vous de cet enfer-là. C’est être damné dés ce monde que d’avoir à plaider ».

C’est qu’en croisant bien involontairement la route des anciens médias, les blogueurs se heurtent à une logique différente de celle à laquelle ils sont habitués. Pour les participants du Web 2.0, la discussion est naturellement démocratique, contradictoire et instantanée. C’est l’alpha et l’oméga de sa légitimité. Dans des institutions plus traditionnelles, dont les institutions juridiques sont un archétype, la discussion est inégale, hiérarchisée, étalée dans le temps et distanciée.

En prenant de l’ampleur et de l’influence, les discussions des nouveaux médias ont donc fini par s’étendre sur des terres à elles inconnues, où prospèrent d’autres sources de légitimité. A la frontière de mondes qui ne se comprennent pas encore, les conflits et anicroches sont en train tout naturellement de se développer. C’est la source des événement que nous observons aujourd’hui. C’est aussi la raison pour laquelle ils ne sont pas prêts de cesser.

Quelle que soit leur faiblesse et leur vacuité, ces assauts juridiques sur le Web 2.0 ne sont doncpas le fait du hasard; ils résultent d’un conflit de légitimité. La croissance et le développement du Web ne peuvent que les multiplier.

Il est utile et nécessaire que les participants du Web se mobilisent sur le sujet. Non seulement qu’ils expliquent et défendent leurs principes, mais aussi qu’ils cherchent à mieux comprendre la logique qui leur est opposée.

C’est ainsi que l’on tirera le meilleur parti d’un conflit inévitable, que les nouveaux médias ne pourront pas ne pas emporter, mais qu’ils devront rendre utile et profitable à la collectivité.

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Wikis, blogs et créations collectives renouvelées

8 novembre 2007

Les wikis et les blogs engendrent deux formes radicalement opposées de création collective. Dans les wikis, le produit est d’emblé partagé et l’individualité des contributeurs marginalisée. Cette dernière se développe néanmoins au fil des contributions, où les auteurs acquièrent une expérience et une renommée qui leur permet peu à peu d’arbitrer les conflits et de tracer les orientations. Inversement, les blogs sont individuels au premier abord, et ce sont les ajouts successifs de liens, de commentaires, de citations, de réponses de billets à billets, de sujets de discussion croisés, qui génèrent un produit véritablement collectif.

Ces mouvements opposés dessinent les forces et limites des deux formes d’expression.

Les Wikis bâtissent le consensus et la pérennité. En alignant progressivement les points de vue, ils stabilisent une œuvre commune qui se perpétuera dans la durée. En alignant progressivement les points de vue, ils éliminent aussi l’originalité, le sens créateur, l’énergie et la nouveauté. A cet égard il est naturel qu’une encyclopédie en soit jusqu’à présent le produit principal: quoi de plus stable qu’une encyclopédie? Quoi de plus durable? Quoi de moins innovant?

Les blogs engendrent le mouvement et la variété. En confrontant les individualités, ils les poussent à la différence, au changement, à la variété. En confrontant les points de vue, ils éloignent aussi la perspective d’un accord durable, d’un approfondissement collectif, d’une pause dans la quête permanente d’originalité. Les bloggeurs sont immanquablement poussés vers l’actualité, vers la nouveauté pour elle-même, quelle que soit son sens et son objet. Comment mieux remplir son obligation permanente de production? Quel meilleur moyen de s’intégrer dans les discussions du moment, de développer des liens, de générer de nouvelles controverses? Quoi de plus dynamique et quoi de moins durable?

Je rêve parfois de nouvelles formes de création collective qui trouveraient de nouveaux points d’équilibres entre feu et solidité… entre création et consensus… entre variation et durée. La technique ne semble pas nous limiter mais bien plutôt l’imagination. Faut-il concevoir des hybrides? Des modes de discussion résolument distincts des deux premiers? Comment et pour quels usages les employer?