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Grève étudiante: conjurer la catastrophe annoncée

9 novembre 2007

Comment ne pas voir les indices s’accumuler?

Les murmures des étudiants longtemps étouffés, les échos d’assemblées générales, les foyers de grève disparates, les rancœurs longtemps retenues, les colères, les couleurs syndicales, le développement souterrain des ententes et des coordinations. Ailleurs, loin, la faible agitation des ministères, les lois déjà votées, les décrets déjà bouclés, les budgets déjà annoncés, le besoin déjà de ne pas céder. Ailleurs encore, très loin des deux foyers, l’incompréhension des uns et des autres, les vieux médias qui nettoient leurs vieux récits de protestataires déchainés, les nouveaux qui lancent par réflexe des arguments déjà conditionnés, des voix soutenant la montée de la clameur, d’autres conspuant les inflexibles et les réformes bloquées.

La réforme des universités n’est pas une invention de ce gouvernement: tous les acteurs portent depuis des années le besoin d’autonomie, de décentralisation, d’initiative, de nouveauté. Comme nos sociétés, comme les institutions qu’elles abritent, les universités sont partout à l’âge de la démocratisation. Elle réclame l’assouplissement des règles générales, la responsabilisation, la personnalisation. Les projets qui sont sortis des bureaux des ministres sans qu’eux même l’aient nécessairement ni voulu ni compris participent à un mouvement utile, nécessaire, inévitable. Un mouvement que les étudiants eux-mêmes ne pourraient que revendiquer. Qu’ils ne pourraient que revendiquer?

La réforme des universités est un mouvement que les étudiants eux-mêmes ne pourraient que revendiquer s’ils approfondissaient ses causes et ses conséquences, s’ils avaient participé à son développement, s’ils en avaient entendu les arguments, s’ils les avaient débattus, s’ils les avaient amendés.

La décentralisation des universités est un mouvement que le gouvernement ne peut pas expliquer car c’est un mouvement dont la réalité le dépasse. Il s’agit de déconcentrer les pouvoirs quand le président veut tout décider. Il s’agit de responsabiliser les institutions quand le président les attaque partout au nom de son égotisme débridé. Il s’agit de définir un destin collectif quand le président ne vante que sa très chère individualité. Il s’agit enfin que les ministres écoutent et discutent alors que leur chef a depuis longtemps cessé de discuter et d’écouter.

Voila la catastrophe qui veut maintenant s’annoncer: la réforme des universités est une décentralisation nécessaire, imposée par un gouvernement qui ne peut ni la comprendre ni l’expliquer à des étudiants qui ne peuvent ni l’entendre ni y participer.

Alors comment ne pas voir les indices s’accumuler?

D’un coté, l’on vante et l’on va bientôt crier la nécessité de faire le bonheur des étudiants et des professeurs contre les étudiants et les professeurs. On attaquera leur cécité, leur ignorance, leur cynisme. On montrera du doigt leurs arguments caricaturaux, leur incompréhension des faits. On sera sincèrement triste que l’intérêt général soit à nouveau bafoué. On fera les matamores. On oubliera le peu que l’on savait de l’indispensable réforme que l’on voulait promouvoir. On cédera. Soit en plein jour soit dans l’opacité.

De l’autre coté, l’on se laisse et l’on se laissera porter par le romantisme de la révolte. Les couleurs, les fumées, les cris, les amis rencontrés, les amours de manifs, l’action pure et belle, le plaisir de l’instant tous les jours retrouvé. On se moquera des arguments et des bonnes volontés. On voudra tout obtenir. On ne cédera pas. Pourquoi le ferait-on? Pour qui le ferait-on? On a l’avenir et la jeunesse, les cours n’apportent pas d’argent, on a rien à perdre ni à abandonner. On obtiendra gain de cause. Gain de cause sur quoi? Gain de quoi?

Alors comment ne pas voir les indices s’accumuler?

Il est plus que temps que chacun reprenne ce fardeau que le gouvernement n’a jamais était capable de porter: celui d’écouter, de discuter, de comprendre. Celui de révéler ces étonnants paradoxes: le gouvernement ne comprend pas la réforme qu’il impose, elle est utile et nécessaire aux universités, elle doit être appliquée au plus vite, les étudiants sont capables de le reconnaitre et de l’accepter, une apparence de succès n’empêchera pas ce gouvernement de s’écrouler.