Posts Tagged ‘Sarkozy’

Sentiment d’insécurité

15 février 2008

C’est une simple visite au CRIF qui a amené le Président de la République à décider que « chaque année, à partir de la rentrée scolaire 2008, tous les enfants de CM2 devront connaître le nom et l’existence d’un enfant mort dans la Shoah » et cela car « rien n’est plus émouvant pour un enfant que l’histoire d’un enfant de son âge, qui avait les mêmes jeux, les mêmes joies et les mêmes espérances que lui« . Voir ici le discours intégral.

Quelle idée dangereuse que d’installer unilatéralement des enfants dans un tel sentiment de culpabilité!

Quelle idée baroque que de transformer les enseignants du primaire en fournisseurs d’émotion. Comme si c’était d’émotion dont les enfants de CM2 manquaient! Comme si c’était à l’école de la leur enseigner!

A s’interroger sur la cohérence de la politique menée actuellement par Nicolas Sarkozy, à constater que presque rien ne semble la canaliser, il est difficile de ne pas se sentir pris de vertige.

Qui sait dire quel sera la politique du président dans quelques semaines? Dans quelques jours? Dans quelques heures?

Qui sait dire s’il s’occupera d’une grande ou d’une petite question? D’un sujet grave ou futile? D’une loi fondatrice de la république? D’un détail administratif? D’un équilibre international? D’un fait divers municipal?

Qui sait dire, même, quel sera sa position sur le sujet? Laquelle de ses multiples droites va cette fois-ci l’inspirer? Ou peut-être s’agira-t-il d’une gauche?

Faute de cohérence, faute de persistance, les sarkozades du président sont en train de générer ce qu’il faut bien nommer… un sentiment d’insécurité.

Le discours et l’image

7 février 2008

Depuis quelques décennies, la communication politique semblait irrémédiablement dominée par la force de l’image. Le grand discours, jadis art majeur de la politique en démocratie, semblait peu à peu relégué au rang des curiosités. On discourait toujours, il est vrai, mais c’était pour épater la galerie ou pour se soumettre à un exercice obligé.

Lors de la dernière campagne présidentielle française, Nicolas Sarkozy a certes fait valoir quelques discours pour essayer de convaincre de sa capacité à s’élever au niveau présidentiel. Ils n’étaient pourtant qu’interprétations des mots d’un autre, d’un auteur apporté au candidat comme un compositeur un peu renommé à un chanteur de variété, pour enluminer un nouvel album et créer un souffle de curiosité.

De son coté Ségolène Royal ne semble pas avoir trop souffert de son manque de talent oratoire. Admettant en privé son peu de goût pour la prise de parole militante, elle s’est largement contentée des images que ses positions de « femme à la tribune » ou de « candidate en pleine écoute » lui permettaient de diffuser.

Dans cet effacement progressif du discours, l’émergence de Barak Obama sur la scène américaine marque peut-être une véritable nouveauté. C’est au discours prononcé lors de convention démocrate de 2004 qu’il doit sa notoriété. C’est à lui qu’il doit probablement cette crédibilité que ces adversaires s’efforcent pourtant d’attaquer. C’est son sens du discours qui marque les commentateurs de tous pays. C’est le discours enfin, qui comme un spectaculaire retournement, fait la matière de cette vidéo de campagne dont la puissance d’évocation a provoqué une diffusion mondiale presque instantanée.

Alors, Barak Obama à l’avant-garde d’une nouvelle génération politique pour laquelle le discours reprendrait le pas sur l’image? Ou nouvelle ruse de l’image, cette fois-ci concentrée sur la posture d’orateur, non sur ses mots mais sur ce que la posture de l’orateur a de visible?

Dans le très ancien duel du discours et de l’image, je prends le parti de celui qui incarne la démocratie politique, et qui est je crois véritablement le premier.

L’exigence politique et la pratique du pouvoir

5 décembre 2007

N’exigerait-on pas plus des hommes politiques de gauche que de ceux du centre, plus de ceux du centre que de ceux de la droite?

Pour une même pratique du pouvoir -un individualisme radical se traduisant en autoritarisme forcené- les trois grands candidats de la dernière présidentielle semblent bien différemment traités. On s’habitue à l’absolutisme de Sarkozy, et ses opposants même paraissent se lasser de le dénoncer. On décortique le centralisme de Bayrou, et ses partisans ne sont pas les derniers à le déplorer. On dénonce enfin l’individualisme sans borne de Royal, et les tirs viennent de tous les camps: amusés, dépités, parfois très calmement et très précisément appliqués.

Il ne faut pas voir là l’effet des habituelles déformations médiatiques, de leur respect du pouvoir et de leur mépris de l’opposition. Moins encore –faut-il le préciser?- l’effet de cette immense conspiration éléphanto-machiste dans laquelle Royal croit vivre sa destinée. Il faut voir là quelque chose d’essentiel, qui tient au sens même de la politique.

Quelque écart que ces habiles jongleurs que sont les politiques mettent entre leurs discours et leur manière de diriger, ils ne se peuvent complètement extraire des valeurs de leur camp.  On n’est pas plus exigeant à gauche qu’à droite, mais on l’est selon des principes et des critères différents. Ici, on loue l’individu, on minimise l’importance des groupes, des classes, des collectivités. Là, on voit d’abord la société comme collectivité. Rien d’étonnant que les politiques de gauche s’appuient tant sur les associations, les collectifs, les mouvements: ils sont consubstantiels aux principes de gauche. Par delà les mots et les discours apparents, ils sont des réflexes quotidiens, des critères de jugement immédiat, des formes naturelles d’action et de réflexion.

Sarkozy, Bayrou et Royal ont des comportements politiques presque aussi hiérarchiques les uns que les autres, presque aussi verticaux, presque aussi peu collectifs. C’est que leurs valeurs profondes, leurs réflexes et leurs modes d’action, ils appartiennent tous profondément aux traditions de droite dans lesquelles ils ont été éduqués.

Ce ne sont donc pas leurs travers que l’on juge différemment, mais leur faculté, dans la pratique, de véritablement incarner leur camp.

Des mœurs médiatiques: tradition et nouveauté

19 novembre 2007

L’intervention d’un président de la république dans la nomination du directeur d’un grand quotidien surprendra surtout ceux que de tels sujets n’ont jamais intéressé. Le très bon récit de Rue89 sur l’implication de Nicolas Sarkozy dans le choix de la direction des Echos ne présente donc pas tant d’intérêt par ce qui est révélé que par la manière dont la révélation est faite, par les canaux de diffusion qu’elle a trouvé et par les commentaires qu’elle suscite et va susciter.

Dans l’organisation médiatique traditionnelle, un petit nombre de personnes détient l’essentiel des leviers de commande sur l’administration, le monde économique et les organes de presse. Les interdépendances entre questions politiques, économiques et industrielles imposent à chacun de se préoccuper des changements survenus chez les autres. De nombreux canaux discrets permettent de se faire entendre, de pousser ses candidats, de s’adapter aux nouveaux rapports de forces. Dans un tel contexte, commun à l’ensemble des pays industrialisés, l’intervention d’un président dans l’univers médiatique peut prendre différentes formes et différente voies, mais son indifférence est tout moins qu’assurée.

Ainsi, dans l’organisation médiatique traditionnelle, le récit de Rue89, à la fois trop lointain du quotidien du public et trop proche de celui des journalistes, n’aurait pas été jugé digne d’investigation, de commentaire, de diffusion. Au plus, l’histoire aurait suscité quelques fines allusions d’éditorialistes madrés, quelques échos allusifs ou codés, quelques frissons connaisseurs entre initiés. Quand bien même un grand média l’aurait diffusé, l’article n’aurait pu susciter d’échos, de commentaires, d’approfondissement. Dans une organisation pyramidale, bien peu de gens ont à la fois l’envie et la capacité d’analyser les bouleversements du sommet.

Ce n’est donc pas l’intervention du président de la république dans une nomination bien éloignée de ses responsabilités officielles, ni même son implication personnelle dans ce qu’on aurait traditionnellement laissé faire à un conseiller, qui présentent en soi une nouveauté. C’est l’extension de la discussion publique vers ce sujet.

En prenant place aux cotés des médias traditionnels, les médias issus d’internet élargissent considérablement l’espace des débats. Ils portent la question au cœur des intérêts croisés entre information, politique et économie. Ils ouvrent un vaste champ d’investigation et de réflexion, qu’il faut, par delà l’anecdote du jour, ne pas se lasser de comprendre ni d’explorer.

S’il est poursuivi et mené à bien, nul doute alors que ce renouvellement des moeurs médiatiques n’engendre de formidables opportunités de démocratisation et de progrés.

Les polaroids du président

27 octobre 2007

Régimes spéciaux, grève, divorce, Maroc, Rafales, Alstom, Grenelle, Ecotaxe,… Amorces, entames, rodomontades, déclarations, transitions…

Clichés sur clichés, l’actualité présidentielle est une succession de polaroids en accéléré. 

Toutes les radios et les télévisions relaient les nouveaux objectifs du champion des ruptures, le regard fier, le courage inflexible… La pose est prise. Le cliché diffusé. Pourquoi s’attarder des lors? Pourquoi faire vivre un débat, une discussion, une véritable question? Les sous-ministres compétents feront voter des lois mal ficelées plus tard…

Quelle importance puisque la pose est prise et puisque le cliché est diffusé? L’image disparaitra quelque jour plus tard, effacée par la complexité du monde vrai. Quelle importance? De nouveaux polaroids auront succédé au premier. Des polaroids encore quand ses derniers se seront envolés…

Les vieux médias aiment tant gloser sur les faiblesses supposées d’internet. Ayons a notre tour une pensée émue pour ces géants sans mémoire, prisonniers d’un nouveau président déjà vieux, capables de diffuser tant d’images et si vite, incapables de les faire vivre, condamnés à faire se succéder les polaroids les uns aux autres, vaines fureurs, couleurs déjà ternies, bientôt envolées…

Collisions médiatiques: la grande réforme et le départ de la reine

19 octobre 2007

Avez-vous ressenti comme moi l’étrangeté de notre actualité politique? L’improbable collision de deux mondes que rien ne paraissait devoir rassembler? D’un coté le rituel des « grandes réformes », de son cortège d’annonces gouvernementales, d’éditoriaux pondérés, de grèves, de grands défilés, de syndicalistes et de ministres enflammés. De l’autre, la chronique monarchique de la famille présidentielle, des états d’âme de la reine, des gènes discrète de l’entourage, du silence du prince, des grands et des petits secrets. 

Je crois que ce sentiment d’étrangeté provient d’une transformation profonde: la re-légitimation d’un très ancien canal médiatique. Les médias familiaux, ceux des potins et des cancans étaient encore, il y a quelques années, les succédanés honteux des almanachs monarchistes. Leur actualité -les familles et les lignées, les amours et les plaisirs, le vrai mondain et le faux intime- leur actualité donc était unanimement disqualifiée. Non que l’on ne s’y intéressât pas, mais l’on considérait cet intérêt même comme anecdotique ou privé. Il était de l’avis commun que cette actualité ne méritait pas d’être « politique », c’est-à-dire qu’au sein de la république, elle ne pouvait être considérée comme « affaire de la cité ». Dévalorisée, cette actualité a longtemps fait fuir les professionnels de la politique, peu soucieux de lier trop ouvertement leur image à ces remugles d’ancien régime. 

Insensiblement, insidieusement, comme un vieux courtisan retrouve la faveur d’un maître revenu de tout, le canal « monarchique » a retrouvé sa légitimité. Contents de trouver de nouvelles scènes et de nouveaux spectateurs, les politiques ont systématiquement investi cette scène.

Nicolas Sarkozy et Ségolène Royal en furent les promoteurs emblématiques. Le premier considère naturellement ses « people » comme des agents politiques: il les recrute et les utilise comme n’importe quel baron de l’UMP, n’établissant pas de démarcation entre les uns et les autres, les substituant au besoin: ministres, conseillers, amis, présidents de commission… A défaut d’être plus efficace, le lien entre les médias monarchiques et Ségolène Royal à longtemps été plus exclusif. Sa figure est née, s’est développée, a remporté ses victoire à partir de questions personnelles, intimes, de questions qu’eux seuls savent traiter. Son succès lors de la primaire peut se comprendre comme la revanche de ces médias monarchiques sur les médias classiquement « politiques » et « républicains », soutiens de ses adversaires éternellement « gris » et « ennuyeux ». Ségolène Royal et Nicolas Sarkozy semblent s’être enfin rejoints: quelle formidable symétrie que celle du duo d’aujourd’hui « grève des cheminots / départ de Cécilia » et de son précurseur de juin: « résultat des législatives / séparation de Ségolène »! 

La collision entre la grève des cheminots et le départ de la reine provient de la fusion annoncée de deux univers médiatiques. Nous avions l’habitude de superpositions de nouvelles, mais dans chaque domaine, la hiérarchie ou la distinction des informations semblaient clairement assurées. Nous voyons aujourd’hui l’union difficile et tourmentée de deux histoires, de deux légitimités, de deux groupes humains -Epiphénomène: comment ne pas sourire à la fusion des services « people » et « politique » des rédactions des télévisions, des radios, peut-être des journaux…-  Nous voyons l’alliance chaque jour renforcée entre les médias familiaux et monarchistes et les médias « classiquement politiques », c’est-à-dire porteur de la vision républicaine de la politique. 

Ne nous y trompons pas, les médias « classiquement politique » sont les derniers à souhaiter une évolution qui sous les dehors rassurants du commérage et du second degré, met profondément en cause les règles du débat démocratique. Ils y perdent leur prestige, leur pouvoir, plus peut-être, leur raison d’être. Ils écriront donc beaucoup contre la confusion des genres, tenteront de digérer l’affront, feront semblant de l’oublier.

Il est peu vraisemblable que cela suffise à endiguer le mouvement. Le poids toujours croissant des actionnaires des groupes médiatiques, la poussée continue des idées libérales, le critère toujours plus légitime de rentabilité, toutes ces forces débordent largement les maigres troupes des « véritables » journalistes politiques.  

Notre étrange collision médiatique marque ainsi l’affaiblissement du débat démocratique, et à travers lui de la démocratie elle-même. Rouages essentiels de cette évolution, les médias traditionnels sont impuissants à l’enrayer. Il appartient aux nouveaux médias de reprendre, d’élargir et d’approfondir le débat. C’est à dire non seulement de le maintenir mais aussi de le régénérer.