Posts Tagged ‘Royal’

Le discours et l’image

7 février 2008

Depuis quelques décennies, la communication politique semblait irrémédiablement dominée par la force de l’image. Le grand discours, jadis art majeur de la politique en démocratie, semblait peu à peu relégué au rang des curiosités. On discourait toujours, il est vrai, mais c’était pour épater la galerie ou pour se soumettre à un exercice obligé.

Lors de la dernière campagne présidentielle française, Nicolas Sarkozy a certes fait valoir quelques discours pour essayer de convaincre de sa capacité à s’élever au niveau présidentiel. Ils n’étaient pourtant qu’interprétations des mots d’un autre, d’un auteur apporté au candidat comme un compositeur un peu renommé à un chanteur de variété, pour enluminer un nouvel album et créer un souffle de curiosité.

De son coté Ségolène Royal ne semble pas avoir trop souffert de son manque de talent oratoire. Admettant en privé son peu de goût pour la prise de parole militante, elle s’est largement contentée des images que ses positions de « femme à la tribune » ou de « candidate en pleine écoute » lui permettaient de diffuser.

Dans cet effacement progressif du discours, l’émergence de Barak Obama sur la scène américaine marque peut-être une véritable nouveauté. C’est au discours prononcé lors de convention démocrate de 2004 qu’il doit sa notoriété. C’est à lui qu’il doit probablement cette crédibilité que ces adversaires s’efforcent pourtant d’attaquer. C’est son sens du discours qui marque les commentateurs de tous pays. C’est le discours enfin, qui comme un spectaculaire retournement, fait la matière de cette vidéo de campagne dont la puissance d’évocation a provoqué une diffusion mondiale presque instantanée.

Alors, Barak Obama à l’avant-garde d’une nouvelle génération politique pour laquelle le discours reprendrait le pas sur l’image? Ou nouvelle ruse de l’image, cette fois-ci concentrée sur la posture d’orateur, non sur ses mots mais sur ce que la posture de l’orateur a de visible?

Dans le très ancien duel du discours et de l’image, je prends le parti de celui qui incarne la démocratie politique, et qui est je crois véritablement le premier.

Les désirs mimétiques du Parti Socialiste

7 décembre 2007

S’ils voulaient se tendre un miroir, les responsables du Parti Socialiste, ses commentateurs et surtout ses militants devraient lire et relire René Girard.

C’est que dans le grand parti de la gauche, le désir mimétique parait avoir tout emporté. C’est que l’on n’y semble vouloir exclusivement ce que ce que les autres veulent, y éviter très précisément ce que les autres évitent, dans un jeu de miroir sans fin, dans  un infernal tourbillon où les acteurs de la dernière présidentielle semblent irrésistiblement aspirés.

On se perd d’admiration des infinies symétries entre la candidate et le premier secrétaire, entre la compagne et le compagnon, entre les éléphants et les gazelles, entre les rénovateurs et les autres rénovateurs, entre les insultes narcissiques blessantes et les déclarations narcissiques blessées, entre les cultes de l’image, entre les victimisations croisées, entre la fuite du parti et la recherche du parti, entre tout ces malheureux désirs qui comme l’explique Girard ne sont pas pour eux-mêmes mais uniquement parce que les autres les ont désirés.

Ceux qui sentent la profonde stérilité de ce narcissisme collectif ne peuvent pas ne pas rêver de grands espaces, de nouvelles traces, d’ailleurs renouvelé. Mais pour sortir du tourbillon du désir mimétique, on ne peut se satisfaire de nouveaux désirs qui seront aussi prestement imités. Il faudra s’écarter radicalement du mimétisme de la dernière présidentielle, c’est-à-dire n’être ni l’ancienne candidate ni ses anciens opposants, ni rejouer l’assaut du dehors ni avoir déjà été haut dirigeant, ni fredonner la rengaine de la nouvelle garde ni déclamer la protection de l’ancienne.

C’est du cœur du parti que devra naitre une nouvelle forme de légitimité.

L’exigence politique et la pratique du pouvoir

5 décembre 2007

N’exigerait-on pas plus des hommes politiques de gauche que de ceux du centre, plus de ceux du centre que de ceux de la droite?

Pour une même pratique du pouvoir -un individualisme radical se traduisant en autoritarisme forcené- les trois grands candidats de la dernière présidentielle semblent bien différemment traités. On s’habitue à l’absolutisme de Sarkozy, et ses opposants même paraissent se lasser de le dénoncer. On décortique le centralisme de Bayrou, et ses partisans ne sont pas les derniers à le déplorer. On dénonce enfin l’individualisme sans borne de Royal, et les tirs viennent de tous les camps: amusés, dépités, parfois très calmement et très précisément appliqués.

Il ne faut pas voir là l’effet des habituelles déformations médiatiques, de leur respect du pouvoir et de leur mépris de l’opposition. Moins encore –faut-il le préciser?- l’effet de cette immense conspiration éléphanto-machiste dans laquelle Royal croit vivre sa destinée. Il faut voir là quelque chose d’essentiel, qui tient au sens même de la politique.

Quelque écart que ces habiles jongleurs que sont les politiques mettent entre leurs discours et leur manière de diriger, ils ne se peuvent complètement extraire des valeurs de leur camp.  On n’est pas plus exigeant à gauche qu’à droite, mais on l’est selon des principes et des critères différents. Ici, on loue l’individu, on minimise l’importance des groupes, des classes, des collectivités. Là, on voit d’abord la société comme collectivité. Rien d’étonnant que les politiques de gauche s’appuient tant sur les associations, les collectifs, les mouvements: ils sont consubstantiels aux principes de gauche. Par delà les mots et les discours apparents, ils sont des réflexes quotidiens, des critères de jugement immédiat, des formes naturelles d’action et de réflexion.

Sarkozy, Bayrou et Royal ont des comportements politiques presque aussi hiérarchiques les uns que les autres, presque aussi verticaux, presque aussi peu collectifs. C’est que leurs valeurs profondes, leurs réflexes et leurs modes d’action, ils appartiennent tous profondément aux traditions de droite dans lesquelles ils ont été éduqués.

Ce ne sont donc pas leurs travers que l’on juge différemment, mais leur faculté, dans la pratique, de véritablement incarner leur camp.

Cécilia, Ségolène, Diana,…

19 octobre 2007

Quel étonnant parallèle que celui de leurs histoires, de leurs postures, de leurs images,… 

La couverture de Paris Match, avec son “entretien exclusif” dans un grand hôtel “des Champs-Elysée”, son regard lointain, le mystère de ce sourire qui “garde sa dignité”, les souffrances non dites que le lecteur est invité à deviner, que l’héroïne “sereine” à fini par dépasser… Tout cela ne vous rappelle-t-il pas Ségolène drapée dans sa dignité? Tout cela ne vous rappelle-t-il pas le rôle tenu il y a quelques années par la “princesse du peuple”, celle qui souhaitait seulement “soulager les souffrances” et fut si injustement bafouée… 

Il y a quelques mois, peu après son arrivée à l’Elysée, Cecilia Sarkozy déclarait vouloir “définir un nouveau rôle”. Ses porte-parole avaient même annoncé que ce rôle serait “fixé” à la rentrée. Gardons nous à la fois de l’angélisme et de la méchanceté: elle a peut-être effectivement trouvé le rôle qu’elle désirait.

Un dernier (?) mot sur le sujet… Je viens d’entendre son appel au secret et au droit “à rester cacher”; appel lancé le jour ou le lendemain même de l’entretien dans Paris Match… peut-être à l’issue de l’entretien. Cecilia n’est pas plus schizophrène que ses illustres devancières, comme elles, elle souhaite la lumière de ces médias monarchiques qui l’ont portée hier et la soutiendront demain; comme elles, elle souhaite la discrétion des médias politiques, leur effacement et leur secret. Internet n’appartenant ni à un camp ni à l’autre, il est juste qu’il se garde à la fois de reprendre l’histoire et de l’ignorer…

Collisions médiatiques: la grande réforme et le départ de la reine

19 octobre 2007

Avez-vous ressenti comme moi l’étrangeté de notre actualité politique? L’improbable collision de deux mondes que rien ne paraissait devoir rassembler? D’un coté le rituel des « grandes réformes », de son cortège d’annonces gouvernementales, d’éditoriaux pondérés, de grèves, de grands défilés, de syndicalistes et de ministres enflammés. De l’autre, la chronique monarchique de la famille présidentielle, des états d’âme de la reine, des gènes discrète de l’entourage, du silence du prince, des grands et des petits secrets. 

Je crois que ce sentiment d’étrangeté provient d’une transformation profonde: la re-légitimation d’un très ancien canal médiatique. Les médias familiaux, ceux des potins et des cancans étaient encore, il y a quelques années, les succédanés honteux des almanachs monarchistes. Leur actualité -les familles et les lignées, les amours et les plaisirs, le vrai mondain et le faux intime- leur actualité donc était unanimement disqualifiée. Non que l’on ne s’y intéressât pas, mais l’on considérait cet intérêt même comme anecdotique ou privé. Il était de l’avis commun que cette actualité ne méritait pas d’être « politique », c’est-à-dire qu’au sein de la république, elle ne pouvait être considérée comme « affaire de la cité ». Dévalorisée, cette actualité a longtemps fait fuir les professionnels de la politique, peu soucieux de lier trop ouvertement leur image à ces remugles d’ancien régime. 

Insensiblement, insidieusement, comme un vieux courtisan retrouve la faveur d’un maître revenu de tout, le canal « monarchique » a retrouvé sa légitimité. Contents de trouver de nouvelles scènes et de nouveaux spectateurs, les politiques ont systématiquement investi cette scène.

Nicolas Sarkozy et Ségolène Royal en furent les promoteurs emblématiques. Le premier considère naturellement ses « people » comme des agents politiques: il les recrute et les utilise comme n’importe quel baron de l’UMP, n’établissant pas de démarcation entre les uns et les autres, les substituant au besoin: ministres, conseillers, amis, présidents de commission… A défaut d’être plus efficace, le lien entre les médias monarchiques et Ségolène Royal à longtemps été plus exclusif. Sa figure est née, s’est développée, a remporté ses victoire à partir de questions personnelles, intimes, de questions qu’eux seuls savent traiter. Son succès lors de la primaire peut se comprendre comme la revanche de ces médias monarchiques sur les médias classiquement « politiques » et « républicains », soutiens de ses adversaires éternellement « gris » et « ennuyeux ». Ségolène Royal et Nicolas Sarkozy semblent s’être enfin rejoints: quelle formidable symétrie que celle du duo d’aujourd’hui « grève des cheminots / départ de Cécilia » et de son précurseur de juin: « résultat des législatives / séparation de Ségolène »! 

La collision entre la grève des cheminots et le départ de la reine provient de la fusion annoncée de deux univers médiatiques. Nous avions l’habitude de superpositions de nouvelles, mais dans chaque domaine, la hiérarchie ou la distinction des informations semblaient clairement assurées. Nous voyons aujourd’hui l’union difficile et tourmentée de deux histoires, de deux légitimités, de deux groupes humains -Epiphénomène: comment ne pas sourire à la fusion des services « people » et « politique » des rédactions des télévisions, des radios, peut-être des journaux…-  Nous voyons l’alliance chaque jour renforcée entre les médias familiaux et monarchistes et les médias « classiquement politiques », c’est-à-dire porteur de la vision républicaine de la politique. 

Ne nous y trompons pas, les médias « classiquement politique » sont les derniers à souhaiter une évolution qui sous les dehors rassurants du commérage et du second degré, met profondément en cause les règles du débat démocratique. Ils y perdent leur prestige, leur pouvoir, plus peut-être, leur raison d’être. Ils écriront donc beaucoup contre la confusion des genres, tenteront de digérer l’affront, feront semblant de l’oublier.

Il est peu vraisemblable que cela suffise à endiguer le mouvement. Le poids toujours croissant des actionnaires des groupes médiatiques, la poussée continue des idées libérales, le critère toujours plus légitime de rentabilité, toutes ces forces débordent largement les maigres troupes des « véritables » journalistes politiques.  

Notre étrange collision médiatique marque ainsi l’affaiblissement du débat démocratique, et à travers lui de la démocratie elle-même. Rouages essentiels de cette évolution, les médias traditionnels sont impuissants à l’enrayer. Il appartient aux nouveaux médias de reprendre, d’élargir et d’approfondir le débat. C’est à dire non seulement de le maintenir mais aussi de le régénérer.