Archive for the 'Theorie' Category

Qu’est ce que la démocratisation médiatique?

19 décembre 2008

Joli billet de Narvic sur la mort annoncée des vieux médias, l’avènement des nouveaux et les conséquences que l’on peut en tirer. La démocratisation de la production d’actualité entraine bien la transformation du débat public, des conditions du vote, et de ce fait, de la pratique du pouvoir dans nos sociétés.

Puisque l’ébranlement du vieux monde est déjà visible et documenté, il faut maintenant dire quelles directions, quelles couleurs, quels caractères prendront ces nouveau âges médiatiques que l’on voit se dessiner. Il faut dire les nouvelles formes de la démocratie et les mouvements qui vont les porter.

Je crois que les principes démocratiques que nous connaissons ne sont pas eux-même évoluer, mais que de manière radicale, leur application va s’étendre et se généraliser.

En dépit de leurs nombreuses qualités, nos régimes démocratiques concernent paradoxalement peu de gens. Les lois sont discutées par quelques centaines d’élus, qui certes « représentent », mais qui ont fort peu de chance d’incarner l’avis d’une population dans toute sa variété. Les informations qui engendrent les lois sont elle-même construites, hiérarchisées, triées par un petit nombre de professionnels des médias, qui pensent chaque jour à leur lectorat, mais qui ont bien peu de désir de lui ressembler.

Le débat public ne mérite ce nom que par anti-phrase, tant il est clair que seules les personnalités ont les moyens de s’y faire entendre et d’y décider.

L’arrivée des nouveaux médias permet au public de participer à ce « débat public » que l’on tient en son nom. Ils ne se contentent donc pas de transformer la démocratie, ils tiennent l’une des plus vieilles et des moins crédibles des promesses de la démocratie : faire des citoyens les acteurs et non les spectateurs de leur politique.

La démocratisation médiatique n’est pas une mutation de la démocratie : elle en est la réalisation.

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Retour assez léger sur la fin de l’actualité

6 août 2008

Retour léger, trés léger, retour de milieu d’été. En lançant l’idée de fin de l’actualité, j’avais provoqué quelques débats un peu amortis par les creux du mois de juillet. Ce n’est bien certainement pas le mois d’août qui viendra les réveiller, quand bien même les langueurs de ce mois d’août semblent si bien montrer… que l’actualité ne survient pas lorsque personne n’est disposé à la fabriquer.

Vers la fin de l’actualité

22 juillet 2008

La crise du journalisme est l’ébranlement d’un monopole. Le mouvement est déjà largement discuté, mais ses causes et ses effets n’ont pas fini d’ébranler notre manière de voir le monde.

C’est que le monopole était bien plus profond qu’on ne l’a souvent écrit. Ce n’était pas le seul monopole du choix, de l’ordonnancement et de l’interprétation d’information; car l’information n’existe simplement pas sans être choisie, ordonnancée et interprétée. C’était le monopole de la construction de l’information, c’est-à-dire de la construction du fait d’actualité, c’est à dire finalement la construction du concept même « d’actualité ».

Il n’existait pas « d’actualité » avant l’invention de l’imprimerie et le développement corolaire du journalisme. Chroniques princières et guerrières, gestes mythiques et héroïques, récits légendaires et religieux… une foules d’histoires et de mots mais rien qui se puisse comparer à ce concept selon lequel une partie des évènements du monde est à la fois essentielle à un moment donné et secondaire une fois qu’elle s’est déroulée.

Que l’on réfléchisse un tant soi peu au lien entre l’idée « d’actualité » et le média qui l’a rendu possible – l’exigence de fraicheur de l’information et la nécessité économique de vendre du papier; l’indépendance (toujours relative) de la presse et l’indépendance (partielle) d’un secteur d’activité financé par les lecteurs et par la publicité; les différentes règles de vérification de l’information et le rythme auquel les informations sont conçues et publiées – tout montre que l’actualité n’existerait pas sans la profession qui l’a inventée, produite, commercialisée.

Que l’on réfléchisse surtout à la nature profondément monopolistique d’un « choix d’actualité ». Dans la démocratisation médiatique en marche, qui ne porte un regard différent – son propre regard- sur ce que devrait-être l’actualité? S’il y a autant d’actualités que d’individus, qui peut se dire longtemps légitime pour parler d’actualité au singulier? S’il y a multitude d’actualités, infini pluralisme des actualités, qui peut prétendre synthétiser l’ensemble des choix possibles? Porter à lui tout seul cette masse immensément diverse et immensément changeante et se faire le porte-parole professionnel de la totalité des points de vues sur ce que sont les actualités?

En provoquant la crise du journalisme, les nouveaux médias ne remettent pas seulement en cause les pratiques d’une profession, ils démembrent et peut-être dissolvent sa matière première.

Les nouveaux médias annoncent la fin de l’actualité.

Démocratisation contre auto-organisation

21 juin 2008

Les commentateurs du Web confondent souvent démocratisation et auto-organisation. De cette erreur découle des incompréhensions profondes sur la nature politique du Web, et bien involontairement, sur les mesures susceptibles d’améliorer ou de pénaliser son développement.

La démocratisation est l’idée selon laquelle les règles ne sont pas façonnées par une hiérarchie mais par les utilisateurs eux-mêmes. L’auto-organisation est l’idée selon laquelle un groupe engendre ses règles sui-generis, et tend à fonctionner indépendamment des autres organisations.

Un groupe démocratisé s’appuie sur des règles externes, qui lui ont donné naissance et qu’il a progressivement retravaillées. Au fil de leur évolution, les règles ne disparaissent pas : elles prennent un caractère de plus en plus démocratique. L’influence des membres y est à mesure de leur apport et non de leur statut ou de leur position hiérarchique. Le pouvoir formel de chacun y est identique. Les différences de pouvoir réelles tendent à s’estomper.

Un groupe auto-organisé, quant à lui, est sensé s’appuyer sur des règles auto-construites, sans cadre ni contrainte extérieure, sans rien que le groupe n’ait lui-même engendré.

Les communautés du Web sont le fruit et le moteur de la démocratisation de la société. Elles sont le plus souvent de nature démocratique et presque toujours engagées dans un mouvement de démocratisation.

Elles ne sont en aucun cas auto-organisées.

L’exemple des communautés Open Source est l’un des plus parlants, mais il s’étend aisément à l’ensemble des communautés participatives du Web. Les communautés Open Source s’appuient sur une loi d’airain : leur langage de programmation. Cette loi peut certes être issu d’une autre communauté Open Source, mais elle demeure une contrainte absolue, externe au projet, que personne ne peut aisément dépasser.

Les communautés Open Source sont largement démocratiques, puisque chaque membre peut contribuer au code. Elles sont en revanche tout le contraire d’auto-organisations, puisque l’essentiel de leur loi -leur langage de programmation- a été développée ailleurs, que cette loi s’impose à chacun comme une donnée, qu’elle ne laisse la place à aucune négociation ou interprétation, que chaque participant est bien contraint de la respecter.

C’est précisément l’existence de règles externes fortes qui permettent aux communautés initiales de s’installer et de se développer. C’est précisément parce que ces règles sont d’inspiration démocratiques qu’elles sont légitimes, adaptées aux projets et donc largement respectées. C’est la puissance de ces règles qui fournit le terreau sur lequel de nouvelles règles et de nouveaux projets peuvent se développer.

La force du Web n’est pas l’autonomie mais l’interdépendance. Son espace n’est pas sauvage, il est hyper-construit. C’est pourquoi on a toujours tort de prétendre le rationaliser où le réguler. Ce faisant, on ne comble ni lacune ni vide, on impose au contraire une autorité à un espace qui est déjà aussi démocratique qu’on peut l’être. Ce faisant, on ne défend ni la liberté, ni l’égalité, ni la justice, on se contente de détruire une organisation plus profonde, des règles plus subtiles et plus justes, et que l’on a simplement pas su identifier.

Le Web participatif et la logique de la discussion

15 avril 2008

A un ami qui s’étonne encore de ce qu’est devenu Wikipédia et qui doute profondément de sa pérennité, comme du reste de l’ensemble du Web participatif, j’accorde au moins le grand mérite de la conséquence.

Il oppose des arguments de fond à des arguments tactiques, une logique complète à des avantages passagers. Que dit-il? Il dit que la connaissance est unique et que le progrès de la discussion scientifique est un mouvement qui tend irrémédiablement vers cette unicité. Il n’a pas la naïveté de croire que l’on y arrive un jour en totalité, mais il pointe le mouvement de découverte progressive du monde et la mise en cohérence de cette découverte. Tout ne sera jamais résumé en quelques pages, mais la science s’approche toujours mieux de cet idéal.

En tirant les conséquences de cette idée si simple et si largement partagée, on voit combien la critique du Web participatif peut sembler fondée. Les scientifiques ne sont-ils pas ceux qui s’approchent le mieux du sujet qu’ils étudient? Les experts ne sont-ils pas par définition ceux qui mènent la discussion la plus pertinente sur un sujet donné? Les professionnels ne sont-ils pas précisément les mieux à même de pratiquer leur métier?

La conclusion s’avance implacablement: la connaissance des scientifiques dépasse celle des masses; l’encyclopédie des experts est naturellement supérieure à celle des internautes; les œuvres des professionnels doivent triompher de celles des amateurs.

Les exemples que nous avons devant les yeux ne suffisent pas à dissiper le raisonnement. Wikipédia est efficace aujourd’hui, mais cela provient peut-être d’outils qui ne sont pas liés à sa nature participative. Quand les véritables experts s’approprieront internet et le wiki, me dit mon ami, leur œuvre dépassera de bien loin les tentatives d’amateurs plus ou moins éclairés. D’ailleurs ajoute-t-il, les bons contributeurs de Wikipédia sont une infime minorité, et sitôt qu’une meilleure opportunité leur sera donnée, ils contribueront bien plus volontiers à un travail plus professionnel et mieux structuré. Il en va ainsi de tout le Web participatif, conclut-il, et la blogosphère est un exemple tout aussi facile à analyser.

Le grand mérite de mon ami est bien celui de la conséquence, et nombre de thuriféraires du Web participatif ne voient pas que ce qu’ils écrivent d’un coté rentre contradiction avec ce qu’ils pensent de l’autre. Si la discussion est une description du monde, alors la discussion d’expert le décrira toujours mieux que la discussion d’amateur. S’il en est ainsi, l’intérêt du Web participatif ne provient pas de sa nature mais des outils qu’il emploie.

Car quelle est au fond la nature du Web participatif? Une technologie? Un ensemble d’outils? Cela ne suffit pas à le définir: cette technologie et ces outils ne sont que des moyens, et ils pourraient être utilisés bien différemment et par bien d’autres gens.

Existe-t-il donc une définition du Web participatif qui ne se confonde pas avec les moyens qu’il emploie? Une définition de la logique participative plutôt que de celle de ses technologies ou de ses outils? Une définition du « participatif »? Je crois le concept suffisamment illustré pour que l’on puisse tenter de répondre sans ciller: le participatif est l’élargissement de la discussion à tous ceux qui y trouvent un intérêt.

Reprenons donc l’argument de mon ami, et tentons de lui donner toute sa généralité: « Puisque le progrès de la connaissance est le progrès vers une unique description, ce sont ceux qui ont le plus avancé dans une connaissance qui sont le mieux qualifiés pour la discussion. A technologie égale, personne ne fera de meilleures encyclopédies que les encyclopédistes, de meilleurs journaux que les journalistes, de meilleures lampes que les lampistes. Le Web participatif a le mérite de la nouveauté, mais devra bientôt s’effacer devant ceux qui connaissent véritablement leur métier. »

La logique participative ne s’accorde pas avec la croyance en l’unicité des connaissances. Elle ne s’accorde pas avec l’idée selon laquelle il existerait une unique lecture des faits, que l’on pourrait découvrir selon une méthode ou un procédé. Elle ne s’accorde pas avec la lecture des sciences qui prévalait aux époques positiviste ou scientiste. Au fond, elle ne peut trouver grâce auprès d’une idée qui se présenterait comme exclusivement et définitivement vrai. Pour qui défendrait une telle idée, il y aura toujours de meilleures voies que la voie participative pour la révéler, de meilleures discussions que les discussions ouvertes pour les exposer.

La logique participative est la fille cachée des philosophies constructivistes qui se sont développées au cours du siècle dernier. Sans pousser une généalogie bien éloignée du sujet, c’est peut-être à partir du « dire, c’est faire » de John Austin que s’est développée cette idée centrale selon laquelle la discussion n’est pas seulement une description du monde, mais construit elle-même ce monde dont elle fait son sujet.

C’est bien une réflexion sur le sens de la discussion qui permet de renverser l’argument de mon ami. La discussion participative semble inférieure à la discussion d’experts tant qu’il s’agit de décrire le monde, elle la dépasse dés qu’il s’agit de le construire. Si l’on veut bien considérer que toute discussion est une construction de points de vue, d’arguments, d’expressions, on voit que l’ouverture à la multiplicité des contributeurs ne fait que renforcer sa solidité et sa généralité.

Les réflexions les plus avancées sur les sciences ont largement montré que les théories scientifiques ne sont pas les conséquences immédiates d’observations « factuelles », mais qu’elles sont des constructions partagées par les communautés scientifiques. Des constructions, c’est-à-dire des édifices utiles et solides, -non bien sur des chimères, ces lignes ne sont pas subjectivistes- mais des édifices qui ne sont jamais ni permanents, ni définitifs, ni radicalement nécessaires.

Les discussions scientifiques, les discussions d’experts, les discussions de professionnels ne révèlent pas une vérité « objective » qui les aurait précédées. Elles construisent au contraire les langages, les concepts, les outils grâce auxquels leurs objets prennent corps. Comme les techniques, elles produisent des œuvres qui, quels que soient leurs succès, auraient toujours pu être différemment agencées.

Ce n’est donc pas pour des raisons contingentes que la logique participative se développe au rythme que nous connaissons; ce n’est pas l’effet de telle ou telle innovation technique; ce n’est pas la conséquence d’un enthousiasme passager. C’est que la logique participative tire le meilleur parti de la nature profonde des discussions. Le rôle d’une discussion n’est pas tant de décrire le monde que de le construire. Ouvrir une discussion et la rendre participative en renforce les bases, en travaille les détails, la déploie plus largement, la diffuse plus profondément.

Les projets participatifs n’avancent pas vers un but unique, ils bâtissent des objets ou des connaissances qui reflètent la richesse de la multiplicité. Ils ne décrivent pas un monde cohérent et figé, ils construisent un univers ou le point de vue spécifique de chacun trouve peu à peu sa place et sa portée.

Le Web participatif est à la fois le porteur et l’effet d’un mouvement centenaire qui le dépasse largement. Il est le porteur et l’effet de la démocratisation avancée de nos sociétés.

La montée, la discussion et l’effacement des classements

4 mars 2008

Longue discussion sur le classement Wikio que l’on trouvera sur de nombreux blogs, et plus encore dans les commentaires, et qui, par delà les émotions passagères et les réconciliations durables, me parait d’une extraordinaire richesse.

Riche non pas seulement des arguments échangés, qui pourraient à tort avoir l’air d’être battus et rebattus par les vents.

Riche plutôt de la lente évolution, de la lente maturation par laquelle internet -ici l’internet des blogs- finit par décortiquer et par épuiser le sens d’un classement.

Authueil a déjà noté qu’il n’y avait pas de classement durable sur le Web. Cela n’est pas un hasard. Cela n’est pas du à l’imperfection de tel ou tel classement. C’est l’effet de la nature profondément démocratique du Web.

Il n’y a pas de classement durable sur le Web car tout classement est le produit d’une subjectivité. Soit la subjectivité est directement exprimée comme un « ce sont mes préférés », soit elle est masquée par un algorithme. Je dis masqué, car le choix d’un algorithme est l’absolu produit d’une subjectivité. Ce choix dit simplement « ce sont les critères qui me semblent importants ». Que l’on laisse à l’ordinateur le soin de calculer d’après ces critères n’y change absolument rien.

Reprenons: il n’y a pas de classement durable sur le web, car tout classement est une subjectivité et car la nature du Web empêche qu’une subjectivité l’emporte durablement sur une autre. Média démocratique, le Web autorise toutes les expressions. Il leur permet de se poser, de se développer, d’exercer une influence, mais non strictement de prévaloir. Chacun peut hiérarchiser de son coté, voire au sein de sa communauté. Aucune hiérarchie ni communauté ne peut l’emporter jusqu’à imposer ses normes.

Un classement n’a donc ni plus ni moins de valeur qu’un autre point de vue exprimé sur le web, c’est-à-dire ni plus ni moins de sens que l’écho qu’il trouve dans sa communauté.

Pour qui les reliera sous cet angle, les billets que je citais plus haut et les discussions qui les ont suivies ont montré l’inexorable enchainement par lequel un classement trouve son utilité, les conditions de son succès et finalement… les conditions de son effacement.

Prétendant à tort mesurer l’influence, le classement Wikio a initialement permis aux blogosphères françaises de se reconnaitre en tant que telles. D’abord de se voir représentées -plus ou moins bien- dans un même lieu. Ensuite de partager certains critères de succès. Ensuite encore de jouer avec ces critères, de le faire de manière de plus en plus consciente, de plus en plus structurée. Finalement, de voir dans ce classement une subjectivité parmi d’autres, et bientôt d’en marginaliser l’effet.

Les classements participent à ce long processus de démocratisation que constitue le Web, ils y participent au même titre que d’autre voix, selon les mêmes règles que d’autres voix. Comme elles, ils catalysent la création de communautés. Comme elles, ils se limitent et s’effacent devant ces communautés.

En revanche, à la différence de ces voix, les classements ont une prétention à la hiérarchie et à l’objectivité qui leur empêche de prendre cette place tranquille que la discussion finit par leur suggérer. A la différence de ces voix, ils sont progressivement contraints de s’effacer.

La montée, la discussion et l’effacement d’un classement ne sont pas des scories du Web, ils sont l’expression de sa nature démocratique et donc un moment emblématique de son développement.

Qu’est-ce qu’un blogueur influent?

19 février 2008

Galaxie mouvante de petits mondes en permanente création -voire en récréation- la blogosphère est traversée de débats récurrents, dont le moindre n’est pas la question de l’influence. Question délicate, question sournoise, questions sous cape, qui engendre les positions les plus subtiles comme les plus tranchées.

Trois discours affleurent au fil du temps. Ils se répondent de loin en loin et se suscitent l’un l’autre tout en faisant mine de s’éviter. Le premier se rit très nettement de l’idée d’influence et de la capacité d’un blog à orienter quoi que ce soit de sérieux ou de bien posé. Le second en sourit seulement, préfère l’évocation à la réflexion de fond. Le troisième enfin, sur l’air du grand dévoilement, se perd dans la description des mystérieux rouages qui permettent aux bloggeurs influents de se maintenir et de se distinguer.

Il suffit d’exposer les discours pour imaginer ceux qui les tiennent. La disqualification de l’influence est évidemment la position des blogueurs qui sont les plus influents. La disqualification de l’idée de pouvoir n’est-elle pas l’apanage de ceux qui le possèdent?

Pourtant, à l’encontre de ce que pensent les « dévoileurs » patentés, cette position parait souvent honnête et bien argumentée. Les blogueurs influents ressentent très bien les limites de ces étranges pouvoirs qu’on leur prête à tort. Ils notent à juste titre que l’internet est véritablement immense et décentralisé. Que leur voix porte peu, qu’ils ne peuvent faire changer d’avis leurs lecteurs immédiats, et que ces lecteurs mêmes ne constituent qu’un goutte d’eau dans l’océan des discussions bloguosphérisées.

La position est très bien résumée par Laurent Gloaguen dans le billet qui donne la matière de cette réflexion. Il explique en somme que le papier le mieux argumenté change marginalement les avis, que si c’est le cas, c’est bien plus le poids de l’idée que celui du blogueur qui aura finalement influencé, et qu’enfin, indépendamment de l’argumentation, le succès de la diffusion dépend presque uniquement du contenu que l’on s’apprête à diffuser. Logiquement, Laurent refuse pour lui-même l’appellation tant discutée : « relais d’information, initiateur de débat, oui, ‘blogueur influent’, non. Mes lecteurs ont tout leur libre arbitre ».

Il est étonnant de voir qu’un enchainement aussi rationnel emporte aussi peu la conviction. La masse des blogueurs sent bien qu’elle n’a pas l’influence d’un Embruns ou d’un Versac, et toutes les raisons du monde semblent bien impuissantes à la détromper. Ces dernières renforcent d’ailleurs le discours de dévoilement dont j’ai parlé plus haut, discours qui à son tour, pousse régulièrement les blogueurs influents à vouloir « tordre le cou » à ce soupçon d’influence qu’ils ne peuvent dissiper. La boucle semble bouclée et la question de l’influence toujours aussi peu avancée.

C’est que sur internet, l’influence prend un sens bien différent de celui qu’elle a sur les médias traditionnels. Les uns comparent leur influence à celle des vieux médias et voient qu’ils n’en ont peu ou pas. Les autres sentent pourtant qu’il y a bien quelque chose, qui pour reprendre une définition de l’influence qui en vaut d’autres -celle du Robert- les « amène à ce ranger à un avis »… qu’ils n’ont pas nécessairement au départ.

Sur les médias traditionnels, l’influence consiste à imprimer une opinion dans l’esprit d’un public, soit par la cohérence d’une démonstration, soit par la répétition, soit par un de ces mécanismes inconscients sur lesquels les hommes de métier savent jouer.

Rien de tel sur internet. La cohérence d’une démonstration – à moins qu’elle ne soit proprement mathématique, ce qui n’est pas le sujet – se heurtera toujours aux multiples failles que les commentateurs et les autres blogueurs sauront exposer. La répétition ne pourra être le fait d’un seul acteur -à fortiori d’un blogueur-. Les jeux sur l’inconscient se heurteront aux efforts inverses d’autres internautes et finiront bon an mal an par se compenser.

Sur les nouveaux médias, en revanche, où chacun influence chacun et finit -au lieu d’y assister- par participer à la discussion, l’influence est la capacité de générer une discussion sur un sujet donné. Elle ne permet certes pas d’imposer unilatéralement un avis, mais de catalyser la participation de chacun autour d’un thème.

Pour ceux qui croient à la force des nouveaux médias -et aux idées bien antérieures des quelques grands théoriciens de la discussion – la capacité de polariser la discussion confère une influence bien plus grande que celle d’imprimer un avis unilatéralement. En donnant ses arguments le participant d’une discussion expose véritablement sa pensée et sa compréhension, il l’ouvre bien plus qu’il ne le ferait en recevant les discours des médias traditionnels. Même si c’est avec mauvaise foi ou réticence, il s’astreint au fond à la compréhension.

Cette influence possède une contrepartie. Sur un média aussi peu hiérarchique que l’internet, on ne peut véritablement faire vivre une discussion sans y prendre part, c’est-à-dire sans s’exposer soi-même à la compréhension des arguments, des thèmes, des préoccupations des autres participants. L’influence suppose qu’on comprenne les discussions existantes, qu’on les reprenne, qu’on y trouve sa place. En un mot, on ne peut influencer sans s’exposer très largement à l’influence des autres participants.

C’est peut-être une loi de cette variété très particulière du pouvoir qu’est l’influence. Sur internet, l’influence que l’on est capable d’exercer tend vers l’influence que l’on est capable de recevoir.

Il y a d’ailleurs bien des manières d’exercer et de recevoir de l’influence. A un bord extrême du spectre, certains reprennent des contenus ou des informations sans presque les transformer. Faisant buzzer des éléments déjà populaires, ils accroissent la portée de leur voix mais ne disent au fond rien que ce que d’autres on dit avant eux. L’audience est une mesure de leur forme particulière d’influence. D’un autre coté du spectre, certains produisent des discours originaux, plus éloignés de l’état des discussions, et qui exerceront leur influence à mesure qu’ils intégreront d’autres points de vue. Le nombre et la profondeur des commentaires directs ou indirects qu’ils suscitent est une mesure de leur progrès. Ailleurs enfin, certains catalysent les efforts d’une communauté, de ses préoccupations ou de ses besoins à un moment donné. C’est alors la quantité de reprises et de relais qui accompagne le succès.

Par delà les différences d’approche, il y a donc bien des blogueurs influents. Ce sont ceux qui sont le plus largement intégrés aux discussions de la toile, qui font le mieux corps avec elle, et qui sont donc les plus largement capables d’orienter ses discussions et d’en susciter de nouvelles.

Le blogueur influent est celui qui est le mieux capable de faire vivre et participer une communauté.