Une chimie élémentaire des communautés Web

25 août 2008

Si les analystes du Web participatif dissèquent les innovations techniques à satiété, s’ils classifient sans cesse les communautés, ils s’attardent bien peu sur les actes individuels élémentaires qui assurent l’existence de ces communautés.

Pour quelqu’un qui conçoit un réseau social, la réflexion essentielle ne doit pourtant pas porter sur les micro-fonctionnalités techniques -on sait bien qu’aucune ne présentera de difficulté insurmontable- ni sur la catégorie de réseau social que l’on s’apprête à lancer – c’est bien en amont que cette question a du se poser, et c’est bien en aval qu’elle portera ses fruits -.

La réflexion d’un concepteur doit je crois porter sur ce qui « fait communauté », sur l’enchainement d’actions grâce auquel les utilisateurs passeront du statut d’acteur isolés à celui de collectivité. Si le réseau social que l’on conçoit n’est pas la réplique d’un modèle déjà bien connu et éprouvé, s’il prétend innover dans sa dimension communautaire, il ne peut évacuer l’étude du comportement social des utilisateurs, et du type de lien qu’ils vont pouvoir y nouer.

Existe-t-il des règles générales ou des critères à respecter pour établir les liens d’une communauté ? J’en doute, car c’est en eux que réside l’innovation propre à chaque réseau social à succès. C’est l’invention d’un nouveau type de lien qui assure le succès d’un nouveau projet, et il n’y a pas de règle pour inventer.

Je crois par contre qu’il existe un nombre étonnement faible d’éléments communautaires, ingrédients que l’on peut nécessairement combiner pour bâtir un média social, ingrédients qui eux-mêmes sont nés de combinaisons de plus en plus réussie avec les ingrédients qui les ont historiquement précédés.

Oublions l’approche technique, qui ne permet pas de bien saisir le développement d’une sociabilité. Mettons de coté la masse immense des fonctionnalités qui ne sont pas spécifiquement sociales, ou qui ne présentent, dans la relation sociale que des variations et des apports limités. Il reste bien peu de candidats, et une liste finalement très courte, qui pourrait figurer comme premier essai de « table des éléments » des communautés Web :

  1. La messagerie : sans commentaire
  2. Le forum : un message qui demeure visible par tous et qui s’ajoute à ceux qui l’ont précédé
  3. Le forum collaboratif : des messages se combinent selon une règle pré-établies. L’exemple le plus connu est bien sur le wiki
  4. La vitrine : un message visible par tous et que son promoteur peut à tout moment retirer. Le MySpace original était essentiellement une collection de vitrines personnelles ; les blogs sont bien sur la combinaison d’une vitrine renouvelable (le post) et de forums attachés (les commentaires) ; YouTube, Flickr et Del.icio.us (ancienne version) sont avant tout des vitrines spécialisées dans un format de données particulier
  5. Le réseau d’amis : l’indentification d’un lien entre deux personnes. C’est l’une des innovations de Facebook (et des sîtes de la même génération) d’avoir reconnu un élément essentiel de socialisation dans ce qui était d’abord considéré comme une fonctionnalité banale, présente partout mais jamais utilisée à sa pleine mesure.
  6. La vitrine collective : un forum collaboratif dont le résultat est présenté à tous. Digg est encore l’une des plus belles illustrations de ce type de relation communautaire : il est essentiellement constitué d’une vitrine unique, sur laquelle chacun peut intervenir et que chacun est incité à consulter.
  7. La vitrine collective individualisée : c’est simplement la personnalisation de la vitrine précédente poussée au paroxysme. Elle constitue certainement la dernière innovation sociale du Web, et sur la clé du succés de Twitter et de Friendfeed. Dans les deux cas l’interface essentielle est une vitrine propre à chaque utilisateur mais composée des messages toujours renouvelés de la communauté.

C’est à chacun de ses éléments que s’attache un acte de socialisation, et c’est par un cheminement d’élément en élément que les membres d’un réseau social prennent la forme d’une communauté. Resterait donc certainement, si l’on voulait tirer le meilleur parti d’une telle classification, à dire quels types de liens sociaux ces éléments permettent de former, et mieux encore, comment de judicieuses combinaisons d’éléments parviennent à maintenir, à renforcer et à transformer une communauté…

… voire – et n’est-ce pas le graal du chimiste comme celui du cuisinier ?- à créer un élément à part entière, une nouvelle base pour que de nouvelles inventions puissent se développer.


Retour assez léger sur la fin de l’actualité

6 août 2008

Retour léger, trés léger, retour de milieu d’été. En lançant l’idée de fin de l’actualité, j’avais provoqué quelques débats un peu amortis par les creux du mois de juillet. Ce n’est bien certainement pas le mois d’août qui viendra les réveiller, quand bien même les langueurs de ce mois d’août semblent si bien montrer… que l’actualité ne survient pas lorsque personne n’est disposé à la fabriquer.


Vers la fin de l’actualité

22 juillet 2008

La crise du journalisme est l’ébranlement d’un monopole. Le mouvement est déjà largement discuté, mais ses causes et ses effets n’ont pas fini d’ébranler notre manière de voir le monde.

C’est que le monopole était bien plus profond qu’on ne l’a souvent écrit. Ce n’était pas le seul monopole du choix, de l’ordonnancement et de l’interprétation d’information; car l’information n’existe simplement pas sans être choisie, ordonnancée et interprétée. C’était le monopole de la construction de l’information, c’est-à-dire de la construction du fait d’actualité, c’est à dire finalement la construction du concept même « d’actualité ».

Il n’existait pas « d’actualité » avant l’invention de l’imprimerie et le développement corolaire du journalisme. Chroniques princières et guerrières, gestes mythiques et héroïques, récits légendaires et religieux… une foules d’histoires et de mots mais rien qui se puisse comparer à ce concept selon lequel une partie des évènements du monde est à la fois essentielle à un moment donné et secondaire une fois qu’elle s’est déroulée.

Que l’on réfléchisse un tant soi peu au lien entre l’idée « d’actualité » et le média qui l’a rendu possible – l’exigence de fraicheur de l’information et la nécessité économique de vendre du papier; l’indépendance (toujours relative) de la presse et l’indépendance (partielle) d’un secteur d’activité financé par les lecteurs et par la publicité; les différentes règles de vérification de l’information et le rythme auquel les informations sont conçues et publiées – tout montre que l’actualité n’existerait pas sans la profession qui l’a inventée, produite, commercialisée.

Que l’on réfléchisse surtout à la nature profondément monopolistique d’un « choix d’actualité ». Dans la démocratisation médiatique en marche, qui ne porte un regard différent – son propre regard- sur ce que devrait-être l’actualité? S’il y a autant d’actualités que d’individus, qui peut se dire longtemps légitime pour parler d’actualité au singulier? S’il y a multitude d’actualités, infini pluralisme des actualités, qui peut prétendre synthétiser l’ensemble des choix possibles? Porter à lui tout seul cette masse immensément diverse et immensément changeante et se faire le porte-parole professionnel de la totalité des points de vues sur ce que sont les actualités?

En provoquant la crise du journalisme, les nouveaux médias ne remettent pas seulement en cause les pratiques d’une profession, ils démembrent et peut-être dissolvent sa matière première.

Les nouveaux médias annoncent la fin de l’actualité.


Ciao versac

8 juillet 2008

C’est aujourd’hui le joli départ d’un blogueur important.

Joli départ car versac tire sa révérence au bon moment. L’apport singulier de versac.net et de son auteur ne réside pas tant dans sa contribution aux discussions du Web que dans la manière dont il a peu à peu structuré la blogosphère politique. La controverse du référendum, le débat présidentiel, les différentes plateformes -de Publius à Lieu Commun-, la République des Blogs enfin. Qu’on les critique ou les défende, tous ces éléments ont façonné la pratique du blog politique en France. Ils lui ont donné des points de références, ses toutes premières normes et sa toute première cohérence.

Joli départ car ces apports singuliers sont maintenant tous intégrés. Il existe une blogosphère politique ; il en existe même plusieurs. Ces petits mondes ont bénéficiés du modèle qu’offrait le premier blogueur politique à succès. Ils développent maintenant leur propre norme et leurs propres valeurs ; ils inventent de nouvelles manières de bloguer, loin de cadres que leur courte histoire a déjà eu le temps de produire et d’effacer.

Joli départ car versac, qui ne disparait que pour laisser place à Nicolas Vanbremeersch ou à une autre identité, livre une dernière petite expérience, et qui n’est pas sans intérêt. Abandonnant son avatar Web sans abandonner le Web, il s’offre le petit bonheur numérique de disparaitre tout en y restant tout entier, et la perspective jubilatoire de se bientôt réincarner.


Démocratisation contre auto-organisation

21 juin 2008

Les commentateurs du Web confondent souvent démocratisation et auto-organisation. De cette erreur découle des incompréhensions profondes sur la nature politique du Web, et bien involontairement, sur les mesures susceptibles d’améliorer ou de pénaliser son développement.

La démocratisation est l’idée selon laquelle les règles ne sont pas façonnées par une hiérarchie mais par les utilisateurs eux-mêmes. L’auto-organisation est l’idée selon laquelle un groupe engendre ses règles sui-generis, et tend à fonctionner indépendamment des autres organisations.

Un groupe démocratisé s’appuie sur des règles externes, qui lui ont donné naissance et qu’il a progressivement retravaillées. Au fil de leur évolution, les règles ne disparaissent pas : elles prennent un caractère de plus en plus démocratique. L’influence des membres y est à mesure de leur apport et non de leur statut ou de leur position hiérarchique. Le pouvoir formel de chacun y est identique. Les différences de pouvoir réelles tendent à s’estomper.

Un groupe auto-organisé, quant à lui, est sensé s’appuyer sur des règles auto-construites, sans cadre ni contrainte extérieure, sans rien que le groupe n’ait lui-même engendré.

Les communautés du Web sont le fruit et le moteur de la démocratisation de la société. Elles sont le plus souvent de nature démocratique et presque toujours engagées dans un mouvement de démocratisation.

Elles ne sont en aucun cas auto-organisées.

L’exemple des communautés Open Source est l’un des plus parlants, mais il s’étend aisément à l’ensemble des communautés participatives du Web. Les communautés Open Source s’appuient sur une loi d’airain : leur langage de programmation. Cette loi peut certes être issu d’une autre communauté Open Source, mais elle demeure une contrainte absolue, externe au projet, que personne ne peut aisément dépasser.

Les communautés Open Source sont largement démocratiques, puisque chaque membre peut contribuer au code. Elles sont en revanche tout le contraire d’auto-organisations, puisque l’essentiel de leur loi -leur langage de programmation- a été développée ailleurs, que cette loi s’impose à chacun comme une donnée, qu’elle ne laisse la place à aucune négociation ou interprétation, que chaque participant est bien contraint de la respecter.

C’est précisément l’existence de règles externes fortes qui permettent aux communautés initiales de s’installer et de se développer. C’est précisément parce que ces règles sont d’inspiration démocratiques qu’elles sont légitimes, adaptées aux projets et donc largement respectées. C’est la puissance de ces règles qui fournit le terreau sur lequel de nouvelles règles et de nouveaux projets peuvent se développer.

La force du Web n’est pas l’autonomie mais l’interdépendance. Son espace n’est pas sauvage, il est hyper-construit. C’est pourquoi on a toujours tort de prétendre le rationaliser où le réguler. Ce faisant, on ne comble ni lacune ni vide, on impose au contraire une autorité à un espace qui est déjà aussi démocratique qu’on peut l’être. Ce faisant, on ne défend ni la liberté, ni l’égalité, ni la justice, on se contente de détruire une organisation plus profonde, des règles plus subtiles et plus justes, et que l’on a simplement pas su identifier.


Le mot clé sponsorisé est-il un produit dopant ?

19 juin 2008

L’achat de mots clés compris comme le produit dopant d’un média: une jolie petite idée trouvé chez Eric Mainville qui reprend une citation de Louis Dreyfus.

Une idée d’ordre économique, mais qui pourrait être très largement prolongée…

L’équilibre du Web repose sur l’activité permanente de tissage de liens. Une activité libre, gratuite, décentralisée qui produit un Web à son image: libre, gratuit, décentralisé. Une activité que la vente de mots clés sur un site aussi central que Google contribue au fond à déséquilibrer.

Il est intéressant d’imaginer que la logique participative du Web finit par l’emporter sur sa logique commerciale, que les déformations induites par les mots clés sponsorisés de Google ne sont que temporaires. Ils changent le positionnement d’un site pour un temps, mais ne transforment pas l’écosystème de la toile.

C’est l’écosystème qui finit par l’emporter.


La mariée, les médias et la liberté

1 juin 2008

Les anciens médias et les appareils constitués s’engouffrent tous ensemble dans le torrent de l’indignation et du bon sens outré. Un furieux consensus emballe les politiques et les organes de presses, les associations, les biens et mal pensantes personnalités.

Un accident tragique ? Ce n’est pas cela. Une défaite sportive ? Pas plus. Un événement inouï par son ampleur et par sa nouveauté ? En quelque sort… Plus exactement, il s’agit de la fin d’un mariage, et il est vrai que l’histoire est triste, et que l’on n’a pas tant l’habitude, de nos jours, de voir des couples se séparer…

J’entend qu’on se racle la gorge à ce dernier trait. On interpelle, même, ça y est:

– Enfin, vous plaisantez ?
– …
– Vous faites l’innocent ?
– …
– Vous jouez au paradoxal ?
– …
– Vous ne voyez donc pas que ce sont des pratiques d’un autre temps et d’un autre lieu ?
– …
– Que l’on s’en prend à l’identité féminine ?
– …
– Que l’on s’en prend aux traditions françaises ?
– …
– Que votre silence est à la fois un crime contre l’histoire et contre la modernité ?
– …
– Qu’il va rapidement falloir vous justifier ?
– N’en jetez plus, je réponds…

Je répondrais d’abord que l’extraordinaire alliance de Marine Le Pen, Patrick Devedjian, Martin Hirsh et Marie-George Buffet sur un sujet si complexe et si délicat que la tradition et le mariage, que les souffrances d’une jeune épouse et de son mari, que la religion et l’identité, que l’extraordinaire alliance d’un tel aréopage ne me dit rien qui porte au véritable enthousiasme. Que si c’était le cas, la convergence éclair entre Libération et TF1, La Croix et Le Parisien me ramènerait bien vite au scepticisme déclaré.

– Comment, vous ne vous soumettez pas à d’aussi vertueuses autorités ? Contre d’aussi grands esprits, vous prétendez luttez ?

S’opposer tout seul serait bien difficile, en effet. Je m’abandonnerais bien à l’évidence s’il n’y avait ces lieux étonnants où l’évidence semble partout renversée. Non pas les grands organes de presse et les associations bien structurées, bien plutôt les petits carnets blogosphériques ou la même histoire semble toute retournée.

C’est que de blogueur en blogueur, l’évidence s’effrite et semble de moins en moins installée. Chafouin, PMA, Fanette, Toréador, Primavera, les sensibilités les plus variées ont tour à tour égratigné les vertueux appels qui se voulaient si bien partagés. Les blogs juridiques ont analysé la question, retourné la logique, montré combien les chœurs politiques manquaient de précision, de connaissance du sujet… manquaient tout simplement de savoir ce qu’ils disaient. De commentaires en commentaires, la discussion lancée chez Embrun montre que la république n’est pas où on l’avait d’abord revendiquée, que la modernité n’est pas l’apanage de ceux qui s’en sont fait les défenseurs outrés. Plus étonnant encore, on en trouve qui se soucient de la vie de cette femme et de cette homme, qui se sont rappelés – quelle mémoire !- qu’il y a deux individus vivants et pensants dans cette affaire, et que leur vie et leur pensée n’est pas radicalement éloignée du sujet.

Que dire de cette fracture entre les avis individuels exprimés sur le net et le raffut pétaradant des anciens médias et des appareils politiques enflammés ?

Peut-être qu’il y a là deux conceptions de la liberté.

Que les uns, habitués qu’ils sont à imposer des pratiques et des opinions, ne peuvent souffrir l’offense à leurs valeurs, à leurs mœurs, à leurs choix de société. Qu’un individu trouve « substantiel » ce dont ils n’ont que faire ou qu’ils réprouvent, et la tempête ou la loi doivent aussitôt le faire plier.

Que les autres, plus habitués à la variété des avis et des opinions, peut-être à la complexité des discussions, ou à tout ce que le simplisme peut charrier d’iniquité, que les autres enfin acceptent et comprennent que s’expriment précisément les valeurs qui leurs sont opposées, que l’on soit libre enfin de trouver « subtantiel » celà même qui leur déplait.

Et si notre liberté consistait précisément à tolérer les valeurs mêmes qui nous sont opposées?