Discussions ouvertes et discussions fermées

2 septembre 2008

La parole d’expert ne s’appuie pas sur moins d’opinions, de raccourcis ou de désaccords que la parole démocratique. Elle n’est pas moins désintéressée, pas moins hasardeuse, pas moins contestée par d’autres légitimités. Comme cette dernière, elle ne trouve sa valeur que dans l’agrégation des points de vues et la construction bien temporaire de synthèses toujours à recommencer.

La différence entre parole d’expert et parole démocratique est essentiellement une différence d’accès. L’expert réserve le hasard et la contestation de la discussion à ceux qu’il reconnait comme ses pairs. Il offre au reste du public une pédagogie, non une matière à discuter.

Le débatteur démocratique ouvre la discussion à tous : on y voit d’abord l’arrière cuisine et ses peu reluisants apprêts, mais aussi peu à peu les synthèses qui se construisent, les inventions, et par là même l’occasion de les rendre meilleures encore ou simplement d’y contribuer.

C’est l’une des lignes de fractures du Web actuel que cette opposition entre deux manières de contribuer: celle qui préfère se confiner dans un cénacle avant de diffuser ses conclusions, et celle qui ouvre le travail dans son ensemble. On suivra la lutte entre Wikipedia et Knol mais aussi une foultitude d’exemples -on n’en finirait pas de les citer- où le Web introduit la discussion démocratique dans un domaine de discussion fermée, et où en retour, la logique d’expert tente de reprendre pied, en se parant de sa cohérence ou de son unité.

Il est amusant de voir que les anciens médias – qui fonctionnent eux-même sur ce mode- sont les infatigables défenseurs de l’expertise et des discussions fermées. Il portent cette lourde préférence en politique, où leurs cris semblent encore suivis d’effets.

Ainsi, dans la quasi totalité des échos de l’université d’été du PS  – qu’il soient ou non au PS apparentés- l’ouverture des arrières-cuisines parait toujours scandaleuse, les ficelles ont toujours tort d’être affichés, les oppositions et les personnalités ne trouvent pas grâce sans avoir été lourdement fardées. Qu’on compare ces réactions à celles que suscitent des discussions bien autrement fermées, où aucune hésitation ne se montre, ou aucune discussion publique n’a véritablement lieu, où l’on ne parle qu’une fois le débat réel achevé…

Et si la nouveauté politique -celle que les nouveaux médias ne cessent de porter- était justement cette discussion ouverte au vent, cette discussion un peu plus démocratique parce qu’un peu plus transparente, à laquelle nos goûts d’ancien monde ne nous ont pas encore habitués?

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11 Réponses to “Discussions ouvertes et discussions fermées”

  1. Nicolas J Says:

    Tiens ! Je suis cité ici (merci !), donc je réponds à la phrase qui me concerne (je lirai le billet après) : je n’ai pas dit que l’ouverture des cuisines est scandaleuse, juste complètement conne. En temps que « non au PS », je trouve ça crétin que toutes ces andouilles n’arrivent pas à se réunir autour d’une table pour faire croire à une entente de façade, à l’instar de ce qu’ont fait les démocrates US.

  2. misia Says:

    Salut Cratyle,

    La parole de l’expert est telle car
    – l’expertise a été reconnue, validée et légitimée par sa plateforme de diffusion (et payée’ – faudrait pas l’oublier peut être?-)
    – sa plateforme de diffusion agit aussi comme plateforme de conception des idées et des informations, elle transforme des opinions en faits et si faisant génère de l’expertise
    – sa plateforme de diffusion gère les équilibres entre l’unicité présumée’ de l’idée, sa vulgarisation (et pas mal d’autres intérêts derrière)

    La parole de l’expert est intéressée’, a minima a préserver son expertise et raison d’être.

    Je suis d’accord elle est très peu discutée’ car l’accès a l’espace de discussion est (presque) impossible.

    La parole des nouveaux média est démocratique car
    – elle nait sur une plateforme libre et (universellement) accessible
    – elle n’a pas besoin d’une validation d’expertise pour exister
    – elle se définit opinion parmi les opinions possibles
    – elle se diffuse via la discussion et n’existe pas sans discussion
    – le nombre de participants a’ la discussion est en théorie tel que tous les intérêts sont représentés, le résultat étant une discussion (presque) désintéressée

    Dans les nouveaux média nous savons ce que nous discutons.

  3. narvic Says:

    Je ne suis pas sûr qu’il faille placer les experts hors du débat démocratique et opposer ainsi les deux. Les experts continuent à être la première source d’alimentation du débat démocratique. Des expériences, en politique, tentant de se passer d’eux, comme le débat « participatif », initié sur le site Désir d’Avenir durant la primaire socialiste de la présidentielle, ont montré la limite de l’exercice, qui n’a en réalité quasiment rien apporté au débat, ni du neuf, ni de l’intéressant.

    Il y a pourtant des choses très intéressantes qui se disent dans le libre débat démocratique et participatif, mais c’est une matière qui demande à être extraite, après un vrai traitement. Et là aussi, il faut des experts pour ça. Les formules « participatives » qui existent hors ligne (conseils de quartier, conseils des anciens ou des jeunes, enquête publiques, consultations locales…) ne donnent de résultat probant que lorsqu’elle sont très encadrées par des « animateurs du débat public ».

    Je crois qu’il y a un mythe né dans les années 60 et 70 et qui développe ses plus belles fleurs sur internet autour de la notion de liberté d’expression et de la démocratie directe.

    La liberté d’expression serait bridée, voire aliénée, par « le système », il suffirait d’ouvrir les vannes de la liberté pour qu’elle s’épanouisse naturellement. Malheureusement, quand on ouvre les vannes ce n’est pas du tout ça que l’on constate : la prise de parole est monopolisée par une infime minorité d’activistes ou de cas pathologiques, et le « débat ouvert » reste en réalité très fermé.

    Là où apparaît en revanche un réel débat nouveau et intéressant sur internet, ce n’est pas dans les espaces ouverts, mais dans ceux semi-ouverts des blogs. Ces derniers fonctionnent en réseaux, par recommandation, par association, voire cooptation. Ce système-là fonctionne, car il produit un discours qui est construit collectivement de manière progressive entre billets et commentaires dans une sorte de caisse de résonance (la blogosphère), et ce sont les blogueurs qui en assurent régulièrement des synthèses.

  4. cratyle Says:

    Nicolas J – Bien d’accord avec toi, mais finalement, quel est le modèle vers lequel on souhaite aller: celui de partis où l’on débat -de grandes et donc de petites choses- ou celui des belles unanimités des partis uniques et autres joyeusetés?

    Misia – Merci pour la belle analyse – Le mode de partage des idées des nouveaux médias est en effet en tout opposé à celui de l’expertise; et comme tu le montres, en effet, ce ne sont rien moins que deux systèmes politiques opposés.

    Narvic – Tout à fait d’accord sur tes deux principaux points: 1- l’expertise alimente aujourd’hui l’essentiel du « débat démocratique » et 2- l’auto-organisation bridée par un « système » est un mythe en effet.

    Je crois qu’on peut cependant aller plus loin:

    1- Notre « système démocratique » est démocratique par son système de légitimité, mais non par son mode de fonctionnement, encore très largement hiérarchique (ici, j’emploie toujours le mot « démocratie » au sens organisationnel, non juridique). Il est donc naturel que la hiérarchie des expertise alimente la hiérarchie des pouvoirs. Avec la démocratisation de l’un viendra la démocratisation de l’autre.

    2- La démocratisation n’est ni une auto-organisation ni le retour d’un état naturel au dépend d’un quelconque ‘système’. C’est un système en soi – organisé et structuré. Pour le dire en deux mots trop rapides, c’est un système décentralisé, où le poids relatif des individus dans la construction des décisions est à proportion de l’influence qu’ils gagnent dans la discussion.

  5. Tonton Says:

    J’adhère tout à fait au premier paragraphe.

    Il me laisse quand même avec une question sur la nature de ce que l’on produit :
    un livre ou un article scientifique, cela prend du temps à composer et documenter, cela demande une certaine forme d’argumentation et surtout c’est en partie figé. La pensée va évoluer vers d’autres idées, mais ce que l’on écrit une fois reste. Délicat de revenir ensuite en prétendant avoir écrit trop vite ou avoir mal exprimé sa pensée. Il forme un tout (pas forcément fermé) ce qui impose de nombreuses contraintes dans lesquelles se forge une partie du contenu (et revoilà Kant et son fameux besoin de la résistance de l’air pour voler… vivent les contraintes…)
    une discussion produit quelque chose de tout aussi intéressant mais de différent, qui rappelle plutôt Socrate que Kant si l’on s’en retourne vers les grand-pères. Sauf que Socrate avait son Platon qui non seulement mettait en forme le discours (ça, le web 2 ou 3.0 sait ou saura faire) mais en même temps le figeait (alors que les discours s’inscrivaient dans un flux de discussions quand ils ont été émis)… Comment envisages-tu la consolidation des connaissances et discussions dans ce nouveau cadre?

    Autre élément, l’article scientifique peut être attaqué, débattu, mais selon des règles bien définies car il est en général circonscrit à ce qu’il propose. Dés qu’il en sort c’est différent… Et là, on peut discuter du moment où l’expert sort de son ‘domaine de compétence’ (attention, je ne parle pas du moment où la science sort de sa bulle: la science est complètement prise dans le monde, mais il y a des moments où elle se parle à elle même et des moments où elle parle au reste des mondes).
    A quel moment un chercheur quitte-t-il son champ de compétence ? assez tôt a priori… et l’importation des résultats scientifiques dans l’arène publique ne va pas sans remise en question de la légitimité de celui qui porte l’énoncé à se revendiquer d’une compétence spécifique. A titre d’exemple, un récent échange de bons procédés sur le Grand Bruxelles… où se croisent à la fois arguments sur le fond du discours et arguments sur la légitimité et l’autorité du scientifique dans le débat démocratique.

  6. LOmiG Says:

    mouais….

    n’empêche que tu ne feras pas changer le monde en inventant une vision post-moderne, volontairement « originale ». Quelqu’un qui connait un sujet, c’est quelqu’un qui a passé du temps sur un sujet, qui en connait les différents niveaux, et qui connait à force de travail des faits.

    Dire que le propos d’expert est équivalent aux opinions démocratiquement exprimées, c’est un contresens, purement et simplement. Alors, oui c’est sûr : ça caresse dans le sens du poil l’internaute qui veut qu’on lui dise qu’il peut tout penser, et tout connaitre sans travailler. Mais ça n’est pas tout simplement pas vrai. On a besoin d’experts, de gens qui connaissent des sujets. Et on a besoin de les confronter entre eux pour voir ce sur quoi ils sont d’accord (la connaissance) et ce sur quoi ils ne sont pas d’accord (les opinions).

    à bientôt !

  7. cratyle Says:

    Tonton – « Socrate avait son Platon qui non seulement mettait en forme le discours (ça, le web 2 ou 3.0 sait ou saura faire) mais en même temps le figeait… Comment envisages-tu la consolidation des connaissances et discussions dans [le] nouveau cadre? ». Jolie question – je crois qu’elle mériterait de très grands développements…

    Pour suivre ton point, en tout cas, l’idée serait de distinguer les différents rôles. La vision romantique de la création (mais pas la vision qu’en avait l’antiquité…) nous porte à considérer que l’idée originale, la mise en forme, l’édition et l’organisation doivent être du ressort de la même personne: d’immenses perspectives commencent à s’ouvrit lorsqu’on laisse tomber la contrainte romantique et que l’on imagine des moyens de combiner les talents de chacun au sein d’une même création. C’est du reste la pratique courante de bien des créateurs ou des chercheurs, mais elle n’est qu’en partie revendiquée.

    LOmig – Merci de ta contribution, mais je crois que tu manques le point que j’essaye de soulever. C’est évidemment le travail et la réflexion qui font la valeur d’une contribution, que ce soit dans un cadre démocratique ou dans un cadre d’expertise – les deux sont précisément égaux de ce point de vue. La différence entre les deux modes repose sur la manière dont les contributions sont jugées par les participants au débat, sur la manière dont ces participants sont choisis et sur la manière dont leurs travaux sont agrégés.

    Il ne s’agit pas ici d’opposer la connaissance issue du travail à la connaissance spontanée mais d’opposer deux formes d’organisation collectives: l’une ouverte, l’autre fermée. En dépit des apparences, l’organisation ouverte me parait générer beaucoup de plus de travail véritable et d’observation effective que l’organisation fermée. Cette dernière projette -par nature- une apparence de cohérence et de rationnalité: c’est l’illusion de la distance et le jeu de la légitimité.

    Les réseaux de chercheurs sont d’ailleurs bien plus avancés dans la démocratisation que les groupes qui se revendiquent experts (un physicien à bien moins de certitude qu’un professeur de physique – même si les deux sont la même personne). Les premiers savent que la connaissance est mouvante et en discussion; les deuxième la voient comme un instrument et ont -structurellement- tendance à l’enfermer.

  8. Tonton Says:

    @Cratyle: pré-romantique… allons-y carrément, donnons dans le pré-moderne et évoquons pour partie la peinture du Quattrocento. Je manque de détails sur l’organisation sociale du travail dans les ateliers, mais le peu que j’en sais est que les peintures étaient souvent faites à plusieurs et que les spécialistes de l’époque attribuent tel tableau à Masaccio ou Pierro della Francesca mais qu’ils portaient la patte de plusieurs artistes et que l’on trouve la patte de grands maîtres sur telle ou telle partie, retouche, visage, main, d’autres toiles.

    Bon, où commence le communisme où s’arrête le culte de l’individu associé à la figure du génie, est-ce que l’on va vers des formes collaboratives d’écriture en ligne où dans cent vingt ans les contemporains de l’époque reliront telle production communautaire en commentant l’empreinte du style et des idées de Cratyle? Là, je soulève des questions qui me dépassent encore un peu. Très bien la structure collaborative et la discussion ouverte, mais qu’advient-il de l’oeuvre, qu’advient-il de moi face à ma vie et qui me demande ce que je vais en faire de sympa pour moi et pour les autres (et comment je serai payé de gratitude-respect-mépris-argent – au choix, je prends tout mais c’est moi qui prends…), qu’advient-il de Versac, l’avatar est-il un « être pour la mort » lui aussi ?

  9. cratyle Says:

    Bel exemple, le quatrociento!
    Pour ce qui est de monétiser toutes ces contributions… L’imagination est au pouvoir, non? Et pour ce qui est de l’oeuvre: tiens, ce serait intéressant d’avoir l’avis de versac. Nicolas si tu passe par là…

  10. Eric Says:

    C’est amusant que tu sautes de l’expertise (j’ai compris « scientifique ») à la politique et au PS.

    Sinon, concernant les médias:

    « Il est amusant de voir que les anciens médias – qui fonctionnent eux-même sur ce mode- sont les infatigables défenseurs de l’expertise et des discussions fermées. Il portent cette lourde préférence en politique, où leurs cris semblent encore suivis d’effets. »

    S’agit-il d’experts ou de pseudo experts? Par exemple, si on parle spiritualité, on (Le Monde, Le Point) ressort immanquablement Roger-Pol Droit. Si on veut de la géopolitique, c’est Alexandre Adler. Bref, des experts institués, de bons vulgarisateurs, plutôt.

    J’ai l’imprssion qu’on a toujours affaire à des faux experts! (Par exemple, je trouve peu crédible cette rumeur selon laquelle Claude Allègre serait un scientifique de haut niveau: ça ne tient pas debout!)

  11. cratyle Says:

    Eric – Ton point est à mon avis fondamental – j’irai même plus loin: un expert est toujours quelqu’un de reconnu comme tel par… les non experts. Au sein d’une communauté donnée -par exemple de scientifique ou d’écrivain- il n’y a pas « d’experts » véritable, il y seulement des travaux plus ou moins reconnus, plus ou moins influents, plus ou moins importants. Ni les grands scientifiques ni les grands écrivains ni les grands philosophes ne se définissent comme des « experts ».

    Ils savent bien eux-même qu’il reste toujours trop à inventer pour qu’un champ de connaissance puisse jamais se refermer.


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