La mariée, les médias et la liberté

1 juin 2008

Les anciens médias et les appareils constitués s’engouffrent tous ensemble dans le torrent de l’indignation et du bon sens outré. Un furieux consensus emballe les politiques et les organes de presses, les associations, les biens et mal pensantes personnalités.

Un accident tragique ? Ce n’est pas cela. Une défaite sportive ? Pas plus. Un événement inouï par son ampleur et par sa nouveauté ? En quelque sort… Plus exactement, il s’agit de la fin d’un mariage, et il est vrai que l’histoire est triste, et que l’on n’a pas tant l’habitude, de nos jours, de voir des couples se séparer…

J’entend qu’on se racle la gorge à ce dernier trait. On interpelle, même, ça y est:

– Enfin, vous plaisantez ?
– …
– Vous faites l’innocent ?
– …
– Vous jouez au paradoxal ?
– …
– Vous ne voyez donc pas que ce sont des pratiques d’un autre temps et d’un autre lieu ?
– …
– Que l’on s’en prend à l’identité féminine ?
– …
– Que l’on s’en prend aux traditions françaises ?
– …
– Que votre silence est à la fois un crime contre l’histoire et contre la modernité ?
– …
– Qu’il va rapidement falloir vous justifier ?
– N’en jetez plus, je réponds…

Je répondrais d’abord que l’extraordinaire alliance de Marine Le Pen, Patrick Devedjian, Martin Hirsh et Marie-George Buffet sur un sujet si complexe et si délicat que la tradition et le mariage, que les souffrances d’une jeune épouse et de son mari, que la religion et l’identité, que l’extraordinaire alliance d’un tel aréopage ne me dit rien qui porte au véritable enthousiasme. Que si c’était le cas, la convergence éclair entre Libération et TF1, La Croix et Le Parisien me ramènerait bien vite au scepticisme déclaré.

– Comment, vous ne vous soumettez pas à d’aussi vertueuses autorités ? Contre d’aussi grands esprits, vous prétendez luttez ?

S’opposer tout seul serait bien difficile, en effet. Je m’abandonnerais bien à l’évidence s’il n’y avait ces lieux étonnants où l’évidence semble partout renversée. Non pas les grands organes de presse et les associations bien structurées, bien plutôt les petits carnets blogosphériques ou la même histoire semble toute retournée.

C’est que de blogueur en blogueur, l’évidence s’effrite et semble de moins en moins installée. Chafouin, PMA, Fanette, Toréador, Primavera, les sensibilités les plus variées ont tour à tour égratigné les vertueux appels qui se voulaient si bien partagés. Les blogs juridiques ont analysé la question, retourné la logique, montré combien les chœurs politiques manquaient de précision, de connaissance du sujet… manquaient tout simplement de savoir ce qu’ils disaient. De commentaires en commentaires, la discussion lancée chez Embrun montre que la république n’est pas où on l’avait d’abord revendiquée, que la modernité n’est pas l’apanage de ceux qui s’en sont fait les défenseurs outrés. Plus étonnant encore, on en trouve qui se soucient de la vie de cette femme et de cette homme, qui se sont rappelés – quelle mémoire !- qu’il y a deux individus vivants et pensants dans cette affaire, et que leur vie et leur pensée n’est pas radicalement éloignée du sujet.

Que dire de cette fracture entre les avis individuels exprimés sur le net et le raffut pétaradant des anciens médias et des appareils politiques enflammés ?

Peut-être qu’il y a là deux conceptions de la liberté.

Que les uns, habitués qu’ils sont à imposer des pratiques et des opinions, ne peuvent souffrir l’offense à leurs valeurs, à leurs mœurs, à leurs choix de société. Qu’un individu trouve « substantiel » ce dont ils n’ont que faire ou qu’ils réprouvent, et la tempête ou la loi doivent aussitôt le faire plier.

Que les autres, plus habitués à la variété des avis et des opinions, peut-être à la complexité des discussions, ou à tout ce que le simplisme peut charrier d’iniquité, que les autres enfin acceptent et comprennent que s’expriment précisément les valeurs qui leurs sont opposées, que l’on soit libre enfin de trouver « subtantiel » celà même qui leur déplait.

Et si notre liberté consistait précisément à tolérer les valeurs mêmes qui nous sont opposées?

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27 Réponses to “La mariée, les médias et la liberté”

  1. LOmiG Says:

    Excellent texte, merci à toi.
    Je cite ta dernière phrase, qui pose LA question :

    « Et si notre liberté consistait précisément à tolérer les valeurs mêmes qui nous sont opposées? »

    c’est vrai, bien sûr, que c’est cela la valeur de tolérance par excellence. La question suivante, dans le cas où l’on répond par l’affirmative à ta question (c’est mon cas), est : « Jusqu’où ? »

    La réponse à cette dernière question ne se trouve dans aucun raisonnement abstrait ou général, mais ne peut être que le fruit, incomplet, mouvant, de l’observation de la réalité, et de la dynamique des évènements. Le jour où, en profitant de la tolérance et de l’ouverture de notre société, des valeurs qui vont à l’encontre même de cette ouverture et de ce pluralisme arriveront à prendre de la place, au point de menacer ce pluralisme, il sera à coup sûr temps de réagir.

    Je préfère prévenir que guérir.

  2. cratyle Says:

    D’accord avec toi sur ce point. S’il on croit en ses valeurs, et en particulier si l’on croit à la force de l’idée de tolérance, il n’est aucun besoin de se sentir menacé par d’autres valeurs. Bien au contraire, il faut croire que l’idée de tolérance gagne à la confontation et finit -à la loyale- par l’emporter.

    Dans l’exemple du mariage annulé, cela dit, force est de constater que rien ne s’oppose à l’idée de tolérance ni ne va dans un sens opposé.

  3. LOmiG Says:

    Salut Cratyle,
    effectivement, je crois en ces valeurs, et j’ai même la naïveté (l’optimisme ?) de penser qu’elles finiront par l’emporter à la loyale.

    Dans ce cas de mariage annulé, rien ne s’oppose à l’idée de tolérance. Sauf que j’y vois moi, une facette inquiétante d’une religion qui diminue la femme, l’enferme.

    Je ne sais pas si c’est la cas ici. Il n’y a rien d’intolérable ici. Mais je comprend que sur ces points de « vigilance », certains soient plus vigilants que d’autres, ou plus sensibles. Je fais partie de ceux là, car je pense que l’on sous-estime dangereusement en France les aspects inquiétants de l’idéologie islamiste, qui se sert des musulmans modérés pour durcir le débat (chercher à imposer le voile, les médecins femmes pour les femmes, etc..).

    J’espère sincèrement me tromper, faire preuve d’un peu de paranoïa. Comme chacun le sait, l’espoir ne va pas sans la crainte, et la peur est mauvaise conseillère. Je suis donc, par dessus tout, méfiant avec mon propre jugement.

    à bientôt !

  4. cratyle Says:

    Lomig – Le thème de la virginité n’est en rien l’apanage de l’Islam. le catholicisme prone l’abstinence avant le mariage, et cela pour les deux époux. Il le fait sans aucune ambiguité. Personne (ou presque) ne songe à l’interdire. Pourquoi donc cette inéquité envers l’islam? Quant à « l’idéologie islamiste », rien ne montre quelle soit en cause dans ce cas précis. Des catholiques traditionnalistes, des mormons, voire des athées fétichistes des hymens auraient trés bien plus avoir des réactions plus farfelues encore que celle dont il est ici question.

    Sur le fond, l’Islam de France souffre d’une manifeste sous-représentation politique et médiatique. Son pouvoir de mobilisation politique est marginal. Son traitement dans les médias est généralement inique. Les échos médiatiques de cette affaire en sont l’exemple et l’illustrration.

    Comme tous groupes religieux, l’Islam souffre de ses fanatiques. A l’inverse des autres, sa pratique habituelle n’est jamais en France ni défendue ni représentée. On ne voit donc presque pas de musulman, mais on parle presque toujours de ces extrémistes qui indignent les musulmans les premiers.

  5. le chafouin Says:

    Que la virginité pose un problème à certains, je le comprends. mais qu’on en vienne à réclamer un droit au dépucelage systématique avant le mariage, comme un signe de modernité, comm el’a fait elizabeth badinter, me paraît hasardeux. Laissons le sgens libres, et sanctionnons les abus, mais ne partons pas du prinicpe que cet homme est un fou terroriste.

  6. Nicot Christine Says:

    Bonjour,

    « Et si notre liberté consistait précisément à tolérer les valeurs mêmes qui nous sont opposées?”
    Belle conclusion, un peu utopique en ce qui me concerne, dans le cas qui nous occupe, et qui me révolte en tant que femme.
    Comment peut on parler de tolérance, alors qu’ici on est au départ dans une situation où les 2 personnes concernées, à savoir les 2 époux, ne bénéficient pas d’un statut identique : pèsent sur l’épouse des obligations qui n’incombent pas au mari….A quant un mariage annulé pour « non-virginité » du mari ?
    C’est faire preuve de bien de légèreté par rapport au statut des femmes, notamment par rapport à celles qui sont sous l’emprise de la religion.
    Nous sommes dans un pays où nous parlons de parité à tout bout de champs, et où un tribunal annule un mariage civil pour « non-virginité » de l’épouse, quelle ironie !!!
    Savoir faire preuve de tolérance est certes une valeur indispensable et incontournable, mais juqu’où effectivement et aux dépens de qui ?
    Les femmes hélas, en font bien souvent les frais.
    Nous sommes censés vivre dans un pays laïc, respectueux des droits de l’homme…. et de la femme.
    Quelle hypocrisie!!
    Je rejoins les commentaires précédents, et je ne peux admettre les arguments développés par Rachida Dati elle-même selon lesquels on protègerait ainsi l’épousée.
    Depuis 1905, il me semblait qu’en France, il y avait séparation de l’Eglise et de l’Etat, qu’en reste t’il ?
    Bien sûr, par mes propos, je vais sûrement être taxée de féministe intégriste, je revendique simplement le fait que la parité ne soit pas un vain mot, que l’Etat français reste laïc, que les luttes menées par les femmes pour que leur statut soit amélioré soient respectées : bel anniversaire pour mai 68 !
    Bien cordialement,

  7. cratyle Says:

    Bonjour Christine,

    Bien loin de moi l’idée de vous taxer de féministe intégriste. Au contraire, je partage les origines de votre indignation, et c’est bien pour cela qu’il me faut parler de tolérance!

    En revanche, le jugement rendu ici ne porte pas sur la non-vigirnité, mais sur le fait qu’il s’agit d’un élément « substantiel » du point de vue -subjectif- de l’époux, et que la dissimulation de cet élément avait vicié son consentement. Contrairemen t à ce qu’en a dit la presse, le tribunal n’a en aucun cas avalisé son point de vue! Si c’était le cas, le jugement aurait en effet tout pour scandaliser.

    Pour le détail de la discussion sur ce que le tribunal a effectivement jugé, je vous renvoi à l’excellent article d’Eolas:

    http://www.maitre-eolas.fr/2008/05/30/969-n-y-a-t-il-que-les-vierges-qui-puissent-se-marier

  8. Eric Says:

    J’ai été un des premiers à bloguer sur le sujet (http://crisedanslesmedias.hautetfort.com/archive/2008/05/29/envie-de-troller.html), au moment où les seuls articles disponibles étaient sur Europe1 (bravo Elkaabach!) et le Figaro. Et je disais que le sujet allait déclencher des commentaires à côté de la plaque, et que ça ne m’intéressait pas d’en parler.
    Mais je n’imaginais pas que ça créerait un fort emballement médiatique.

    Parfaitement d’accord avec ta conclusion!

  9. Christine Says:

    Certes,
    Les arguments développés dans l’article d’Eolas sont très rationnels et imparables, en droit. Belle démonstration d’avocat.
    L’épouse admet son mensonge, se range à l’avis de mari, elle a menti, le mariage est annulé par le tribunal comme la loi le permet. Simple comme bonjour.
    Un peu facile tout de même de se limiter à ce genre d’arguments, sur un sujet aussi délicat.
    La froideur des textes face à la condition féminine, peu importe d’ailleurs la religion concernée.
    Finalement, depuis la nuit des temps, le monde ne change pas beaucoup…

  10. cratyle Says:

    Il est vrai qu’en l’état, la loi stigmatise bien fortement la mariée -ou l’époux- qui aura eu l’imprudence de mentir. Elle ne s’attarde pas sur les raisons qui poussent au mensonge, n’envisage pas que dans certaines situations, la pression sociale laisse bien peu de choix aux « heureux » mariés… Oui, j’en suis d’accord, la matière est bien délicate pour être ainsi tranchée.

    Il faut bien le dire, la loi n’est pas une machine à comprendre mais une machine à juger. Sa froideur est son essence et sa qualité. Sa froideur est sa limite aussi, et la raison pour laquelle l’angle juridique ne remplit jamais tous les sujets.

    Mais que le progrès ne vienne pas de la loi n’empêche pas que vienne le progrès. Je crois qu’il est issu de la discussion, de l’éducation, de la confrontation répétée des points de vues et des idées.

    Je crois précisément que c’est le rôle de ces nouveaux médias que nous sommes en train de créer.

  11. LOmiG Says:

    Salut à tous,
    discussion très intéressante. Eric et Cratyle, la conclusion : « Et si notre liberté consistait précisément à tolérer les valeurs mêmes qui nous sont opposées? » qui porte une idée très juste, est également une manière de se laver les mains, ou de fermer les yeux sur la réalité.

    Cratyle, sur la représentation de l’Islam, il me semble que ce manque de visibilité est due aussi (pas que, mais aussi) à un conflit interne à l’Islam plus violent que ce que tu veux bien dire, entre les modérés et les non-modérés. Le CFCM, dont les membres ont été élus dans les mosquées, et qui a donc une forme de légitimité à représenter l’Islam, comporte tout de même un certain nombre d’intégristes en son sein.

    Ce ne sont pas que les méchants médias qui déforment ce qu’est l’Islam, et en montre toujours une facette extrême ; c’est aussi l’Islam qui a du mal à se mobiliser derrière des personnages modérés pour représenter la religion…

    Mettre toutes les religions dans le même sac, c’est une erreur : elles ne sont pas du tout au même stade de leur évolution, de leur sécularisation dans la société, de leur intégration. « Il n’y a pas de plus grande injustice que de traiter également des choses inégales »….
    à bientôt !

  12. edgar Says:

    Je me permets de ne pas être en accord avec votre argumentation. Le juge a bien reconnu que la virginité est une qualité essentielle, et c’est un partisan de l’annulation qui l’écrit (Koz) :

    Il faut toutefois poser une limite. Car il a bien été considéré que la virginité pouvait constituer une “qualité essentielle“. Nous avons bien noté que le débat juridique ne doit porter sur le caractère essentiel pour l’un des époux. Mais il faut bien comprendre aussi que la réalité de la grosse poitrine de la fiancée ne sera probablement pas reconnue, à ce jour, comme une “qualité essentielle“, pas davantage que le fait que ce soit une vraie blonde. La décision du tribunal signifie donc bien que la virginité peut constituer une qualité essentielle de la personne.

    A partir de là, votre argumentation sur la tolérance tombe. Je ne crois pas qu’en France, en 2008, on puisse admettre que la virginité (féminine) est une qualité essentielle de la personne.

    La seule question est là.

    Post scriptum : d’ailleurs Koz a changé d’avis, cf.
    http://www.koztoujours.fr/?p=734

  13. cratyle Says:

    LOmig – Je ne crois pas qu’il y ait de méchants médias. Chaque média obéit à se propres contraintes et les contraintes des médias traditionnels sont doubles: de forts investissements initiaux et des canaux de diffusions restreints.

    La première contrainte – les forts besoins en capitaux- les conduisent à négliger les cibles à faible revenu. Les musulmans de France sont massivement issus de l’immigration et disposent d’un très faible pouvoir d’achat cumulé: ils n’intéressent pas les annonceurs.

    La deuxième contrainte -l’étroitesse des canaux- pousse les médias traditionnels à l’extrême simplification et au spectaculaire. La vie d’une famille musulmane moyenne -avec ses difficultés quotidiennes et ses petits succès- n’est ni simple ni spectaculaire.

    Dés lors, sans relais ni représentation médiatique, les musulmans modérés n’ont pas d’existence visible ni de donc de poids politique réel. Les difficultés d’organisation que tu mentionnes sont une conséquence et non une cause de cet état de fait.

    Edgar – Il me semble que tu n’as pas saisi l’argument que tu mets en cause (ou en koz…).

    Le jugement reconnait que la virginité est une qualité essentielle du point de vue du plaignant, et non dans l’absolu. Pour cela il faut que le juge ait des raisons de penser que le plaignant est lui-même réellement convaincu de son propre point de vue. Il doit juger un fait objectif : l’existence chez le plaignant d’une opinion subjective profondément ancrée.

    Si le plaignant avait soutenu que “être une vraie blonde” ou “ne pas aimer les fraises tagada” était une qualité essentielle de son point de vue, il aurait eu bien du mal à convaincre la juge. Cela ne signifie pas que la juge croit la “virginité” plus substantielle que “aimer les fraises tagada”, cela signifie qu’elle croit que la première est plus substantielle que la seconde dans l’esprit du plaignant.

    Il est du reste possible d’imaginer un cas, celui où l’épou(se) serait un(e) maniaque des fraises tagada, et dans lequel il (elle) puisse démontrer à la fois que la question des fraises tagada était vital pour lui(elle) et que son conjoint l’a délibérément trompé sur le sujet.

    Mais ce n’est pas ici le sujet: personne ne conteste que la virginité soit substantielle du point de vue du plaignant. C’est même précisément ce qui scandalise la plupart d’entre nous.

    Au fond, ce n’est pas à loi de forcer les convictions profondes d’une personne. La loi -et la constitution- protègent au contraire la liberté d’opinion et de conviction. Voudraient-elles faire le contraire, qu’elles seraient bien impuissantes à s’imposer. Seules les idées et les discussions font évoluer les idées et les discussions.

  14. edgar Says:

    Cratyle, je crois que tu as loupé une étape. Il y a bien d’abord une prise en compte de la réalité de l’appréciation subjective des parties. Ensuite, la loi reconnaît au juge la faculté de refuser, de façon objective, en intégrant des notions d’ordre public et de bonnes moeurs, qu’il n’est pas possible, même si la volonté des parties est telle, d’accepter qu’une qualité soit jugée essentielle.

    Par exemple, quand la jurisprudence refuse de considérer comme qualité essentielle le fait qu’une personne soit pauvre alors qu’elle s’est prétendue riche. Personne ne contestera que subjectivement un futur époux / une future épouse puisse considérer l’état du portefeuille de son futur(e) comme une qualité essentielle. Mais la jurisprudence refuse que cela soit pris en compte, pour des motifs d’ordre public ou de bonnes moeurs, peu importe.

    Il y a donc bien double appréciation du juge, d’abord sur la réalité subjective, ensuite sur l’acceptabilité objective, sociale, des qualités contestées.

    J’ai l’impression que tu en es resté à la première étape.

    (voir notamment le deuxième billet de Koz : http://www.koztoujours.fr/?p=734)

  15. cratyle Says:

    Edgar – Quoi que l’on pense de la virgnité, il est difficile de dire qu’elle trouble l’ordre public ou les bonnes moeurs, ni même que c’est le cas de ceux qui la trouvent essentielle – cf. le commentaire du Chafouin plus haut-. Pour ce qui est de l’article de koz, il faut en louer les qualités rédactionnelles mais pas nécessairement les aspects logiques ou juridiques…

  16. edgar Says:

    Mais Eolas écrit la même chose que Koz ::

    « Outre la violence faite aux époux, l’alinéa 2 prévoit que le consentement d’épouser la personne porte non seulement sur son identité mais sur qui elle est vraiment. Tout couple, a fortiori un couple qui se lie par le statut contraignant du mariage, repose sur la confiance en l’autre. Si cette confiance a été trahie avant même le mariage, la loi considère que le consentement au mariage peut en être atteint.

    Mais la loi se garde de définir ces qualités essentielles, et la jurisprudence de la cour de cassation laisse le juge décider si, selon lui, les qualités invoqués sont ou non essentielles. On appelle cela le pouvoir souverain du juge du fond, la cour de cassation n’étant pas juge du fond mais du droit. Seules exigences de la jurisprudence : l’erreur doit être objective et déterminante, c’est-à-dire reposer sur un fait et être telle que, sans cette erreur, l’époux ne se serait pas marié.

    On a donc une collection de décisions qui donnent des exemples ponctuels. Ont ainsi été considérés comme qualités essentielles :l’existence d’une relation extraconjugale que l’époux n’avait nullement l’intention de rompre ; la qualité de divorcé (qui fait obstacle à la tenue d’un mariage religieux chrétien) ; la qualité d’ancien condamné ; la qualité de prostituée ; la nationalité ; l’aptitude à avoir des relations sexuelles normales (le jugement ne définit pas la relation sexuelle normale, pour la plus grande tristesse des étudiants en droit) ; la stérilité ; la maladie mentale ou le placement sous curatelle. »

    Ce n’est bien évidemment pas la virginité qui trouble les bonnes moeurs, mais le fait de considérer la virginité comme une qualité essentielle de la personne qui se trouve en complet décalage avec les moeurs du temps et qui provoque un trouble manifeste de l’ordre public – et c’est très bien comme cela.

  17. cratyle Says:

    Edgar – Il a deux niveaux bien distincts dans la décision. Le premier fait référence à la nature « substantielle » du motif de la demande d’annulation: cette dernière est subjective en ce qu’elle constitue un motif – le juge ne s’y est certainement pas prononcé sur le fond- et objective en ce qu’elle a bien eu lieu -le juge se borne à constater que le motif est appliqué à un fait réel. Le deuxième niveau est celui où le juge pourrait décider que ce motif constitue par ailleurs « un trouble aux bonne moeurs », ce qui annulerait la décision rendue au premier niveau.

    Le deuxième niveau n’est qu’une option laissée au juge et non la matière du jugement. Ici, cette option n’a pas été utilisée. Si le juge avait voulu le faire, il aurait du dire que « le fait même de considérer que la virginité est une cause d’annulation de mariage » constitue un trouble de l’ordre ou une atteinte aux bonnes moeurs.

    Certes, le débat en cours et les excès qu’il génère conduit de nombreuses personnes à l’idée selon laquelle les croyances mêmes de l’époux -ou ici, la demande juridique et la réponse du juge- sont inacceptables.

    Cela nous ramène au point central de la discussion: je crois que la liberté -notre liberté- consiste précisément à accepter l’existence de valeurs qui nous sont opposés et -sans renoncer à les combattre par la discussion et l’éducation- à reconnaitre pleinement leur légitimité.

  18. LOmiG Says:

    salut Cratyle,
    d’accord avec toi pour dire qu’il y a une sur-représentation des extrêmistes. Les médias sont friants de tout ce qui est minoritaire, et non représentatif de la majorité.

    En dehors de ça, que je nie pas, il me semble qu’il y aussi un conflit interne à l’Islam, en ce qui concerne sa manière de s’adapter (en gros de ne pas s’adapter) à la société occidentale. Je pense que la grande majorité des musulmans sont bien plus souples avec leur religions que les représentants religieux eux-mêmes. C’est de ce conflit là aussi que je voulais parler.
    à bientôt !

  19. edgar Says:

    Non. Tout simplement non.

    Le divorce par consentement mutuel, ou toute autre forme de divorce est là pour cela. Par cette formule, les motifs de divorce restent dans la sphère privée, et ne regardent en rien ni le juge, ni la société. Là est la tolérance. L’annulation confère au motif invoqué une sorte de consécration, de légitimation, qui, en l’espèce, est repoussante.

    Vous diriez quoi si des époux se présentaient devant le juge parce que madame aurait découver que monsieur est juif lui-même ayant découvert que madame est pro-palestinienne ?

    Vous diriez qu’il s’agit là de qualités essentielles que le juge doit reconnaître comme de nature à annuler le mariage ?

    Laissons le divorce rompre de façon contractuelle, et donc privée, l’acte contractuel qu’est le mariage. Ne validons pas, au cas par cas, des particularités qui permettraient au juge de valider une sorte de « tromperie sur la marchandise » qui est assez repoussante, quel que soit d’ailleurs le motif invoqué.

  20. Irène Says:

    @ Éric : Tu avais raison de prévoir des remous, en effet ! Je pense que si cela a fait tant de bruit, c’est en partie à cause du regard différent que portent les différentes cultures sur les relations sexuelles, le mariage et la virginité, et à la place différente qu’elles occupent dans la société selon les cultures et les traditions.

    Je m’explique : en France (et plus généralement en Occident), tout ce qui touche aux relations sexuelles entre époux est censé rester de la sphère privée. À eux de s’entendre, de s’avouer ou pas des choses, selon la qualité de la relation qu’il y a entre eux. Si en fin de compte ils ne s’entendent pas, ils peuvent se séparer, certes, mais si la mésentente porte sur des questions sexuelles, on reste assez discret là-dessus.

    Avant les années 60 et la « libération sexuelle », déjà, ce n’était pas des choses qu’on mettait sur la place publique. Les jeunes femmes « bien » se mariaient en blanc, et l’opprobre était jeté sur celles qui s’affranchissaient des conventions, mais d’un autre côté, il aurait été à peu près inimaginable qu’un mari qui découvre que sa femme n’est pas vierge le soir des noces aille rompre le mariage, ce qui aurait abouti à crier sa disgrâce sur les toits ! Il n’y avait pas l’équivalent de la cérémonie du drap taché de sang (d’ailleurs en recul, chez les musulmans, même au Maghreb, où il parait que cela ne se pratique plus que chez les paysans), ni des certificats de virginité que la famille de la mariée produit lors de la signature du contrat de mariage, qui restent tout à fait d’actualité dans les milieux traditionalistes, aussi bien chez les musulmans vivant en France qu’au Maghreb et au Moyen-Orient.

    Alors que dans le cas du couple de Lille, l’époux a fait de sa « honte » une affaire publique, en renvoyant la jeune femme chez ses parents, puis en utilisant le mensonge sur la virginité comme motif pour demander l’annulation. C’est une façon de procéder qui choque, dans notre pays, non seulement pour des raisons de droit de la femme ou de laïcité, mais aussi parce que cela heurte nos habitudes en matière de vie privée.

    Bref, la sphère de la vie privée ne recouvre pas la même chose des deux côtés de la Méditerranée.

  21. Seb Says:

    Arrête moi si je me trompe, toutes les sources que tu cite ici (Libé, LeFigaro and co) s’opposent elles pour les même raoson ? Je ne le crois pas. D’un côté l’on s’offusque du peu de liberté offerte au statut de la femme. De l’autre, je pense que l’on regrette plus la prise en compte par la justice de la république de critères purement religieux, tout au moins sociaux…

    Mais je me trompe peut être.

  22. cratyle Says:

    Lomig – oui

    edgar – tu écrit que « l’annulation confère au motif invoqué une sorte de consécration, de légitimation, qui, en l’espèce, est repoussante »: appréciation prafaitement respectable mais tout à fait subjective. En l’espèce, on pourra for bien ressentir le contraire, et c’est apparemment le cas de l’ex-mariée.

    Irène – je retrouve ton commentaire extrêmement éclairant: c’est dans ces différences culturelles « invisibles à l’oeuil nu » que viennent se nicher les grandes incompréhensions.

    Seb – c’est précisément le point que je voulais souligner et que je n’ai pas eu le temps de développer. En apparence chacun s’oppose pour des raisons différentes; en profondeur, il me semble que c’est le même manque de tolérance qui est à l’oeuvre. Chacun tire dans une direction opposée, mais tous veulent imposer leurs valeurs à des ex-mariés qui auraient surtout aimé qu’on les laisse en paix.

  23. edgar Says:

    On peut appeler ça tolérance si l’on estime que les protestations envers ce jugement sont pur verbiage, ou indifférence, si l’on croit, comme moi, qu’il s’agit aussi, dans cette affaire, de défendre la liberté sexuelle des femmes.

    cf. un article du new york times sur l’activité en plein essor de chirurgie réparatrice de l’hymen, à laquelle ce jugement vient donner un petit coup de fouet.

    http://www.nytimes.com/2008/06/11/world/europe/11virgin.html?_r=1&th&emc=th&oref=slogin

  24. electra Says:

    Discussion hyper intéressante, comme d’hab sur ce site !

    Avant de lire vos commentaires, je dois dire que j’étais assez en phase avec Christine : L’idée que la Répyblique Française pouvait reconnaitre la virginité de la femme comme une qualité essentielle me faisait froid dans le dos.

    Puis, l’article de Cratyle m’avait convaincue, les juges ne se seraient pas prononcés sur la virginité, mais sur le mensonge. Mais ensuite, les arguments d’une part d’Edgar, et d’Irene, m’ont fait changé d’avis à nouveau !

    Laissons ce qui ressort de la vie privée se gérer en privé !

    En tout cas merci à vous tous pour ces discussions, qui permettent de sortir des raccourcis des grands médias !

  25. Cratyle Says:

    Electra – Merci pour le gentil commentaire.

    Pour ce qui est de la vie privée, je ne peux qu’être d’accord avec le « laissons ce qui est de la vie privée se gérer en privé ». C’est bien ce que faisait le jugement. Le rôle d’un juge est d’intervenir dans les question privée, soit pour trancher entre deux parties soit pour constater un accord (c’est par exemple le cas d’un divorce à l’amiable).

    Son jugement ne doit pas porter sur la direction vers laquelle l’opinion publique veut orienter la société, il doit porter sur le droit. C’est faire une violence immense aux parties jugée que de les porter à une exemplarité qu’ils ne demandent pas, qu’ils ne souhaitent pas. Les parties souhaitent juste que leur soit rendu le droit, dans leur cas particulier. Il n’est peut-être rien pour certains, il est tout pour eux. C’est leur droit. Leur liberté. La liberté que leur garantit un état de droit.

    Avec le recul, je trouve que le sort subit par le couple séparé est simplement l’ignoble – et je parle du mari comme de la femmes-. Qui d’entre nous souhaiterait voir ses affaires privées ballotées à l’aune des démagogies de circonstances et des intolérances inavouées de toute une société? Une femme ne peut-elle pas souhaiter en finir à sa manière avec une situation devenue insupportable? Doit-elle supporter que la meute des médias et de la politique veuille la re-marier de force pour la faire ensuite divorcer selon une « sainte et bonne  » conception de la tradition ou de la laicité? Un mari même religieux et passioné par l’hymen perd-il tout droit à la justice à partir du moment ou ses idées ont le malheur de ne pas être dans la ligne commune?

    Avec le recul, je trouve les gesticulations du gouvernement indignes, les mouvements de la presse honteux.

    Je trouve qu’on a brisé une deuxième fois la vie de deux être humains qui n’avaient certainement pas besoin de tout cela.


  26. […] Cratyle analyse cette différence de traitement en estimant qu’il y a deux conceptions de la liberté qui sont en jeu. D’un côté, celle qui veut imposer sa vision des moeurs et de “ce qui est bon”, et de l’autre, celle qui est plus encline à tolérer des comportements qu’elle peut désapprouver par ailleurs. Comme le résume Rubin Sfadj, “certaines personnes on beaucoup de mal à accepter l’idée que d’autres, minoritaires, puissent mener une vie différente et, surtout, jouir de la même liberté. Drapées dans leurs certitudes, ces personnes tirent, en France, leur sentiment de liberté de leur majorité. Si bien qu’en creusant un peu, on trouvera que cette liberté n’est qu’une expression de leur irrépressible désir d’égalité.” […]


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