Vers la fin de l’actualité

22 juillet 2008

La crise du journalisme est l’ébranlement d’un monopole. Le mouvement est déjà largement discuté, mais ses causes et ses effets n’ont pas fini d’ébranler notre manière de voir le monde.

C’est que le monopole était bien plus profond qu’on ne l’a souvent écrit. Ce n’était pas le seul monopole du choix, de l’ordonnancement et de l’interprétation d’information; car l’information n’existe simplement pas sans être choisie, ordonnancée et interprétée. C’était le monopole de la construction de l’information, c’est-à-dire de la construction du fait d’actualité, c’est à dire finalement la construction du concept même “d’actualité”.

Il n’existait pas “d’actualité” avant l’invention de l’imprimerie et le développement corolaire du journalisme. Chroniques princières et guerrières, gestes mythiques et héroïques, récits légendaires et religieux… une foules d’histoires et de mots mais rien qui se puisse comparer à ce concept selon lequel une partie des évènements du monde est à la fois essentielle à un moment donné et secondaire une fois qu’elle s’est déroulée.

Que l’on réfléchisse un tant soi peu au lien entre l’idée “d’actualité” et le média qui l’a rendu possible - l’exigence de fraicheur de l’information et la nécessité économique de vendre du papier; l’indépendance (toujours relative) de la presse et l’indépendance (partielle) d’un secteur d’activité financé par les lecteurs et par la publicité; les différentes règles de vérification de l’information et le rythme auquel les informations sont conçues et publiées - tout montre que l’actualité n’existerait pas sans la profession qui l’a inventée, produite, commercialisée.

Que l’on réfléchisse surtout à la nature profondément monopolistique d’un “choix d’actualité”. Dans la démocratisation médiatique en marche, qui ne porte un regard différent - son propre regard- sur ce que devrait-être l’actualité? S’il y a autant d’actualités que d’individus, qui peut se dire longtemps légitime pour parler d’actualité au singulier? S’il y a multitude d’actualités, infini pluralisme des actualités, qui peut prétendre synthétiser l’ensemble des choix possibles? Porter à lui tout seul cette masse immensément diverse et immensément changeante et se faire le porte-parole professionnel de la totalité des points de vues sur ce que sont les actualités?

En provoquant la crise du journalisme, les nouveaux médias ne remettent pas seulement en cause les pratiques d’une profession, ils démembrent et peut-être dissolvent sa matière première.

Les nouveaux médias annoncent la fin de l’actualité.


Ciao versac

8 juillet 2008

C’est aujourd’hui le joli départ d’un blogueur important.

Joli départ car versac tire sa révérence au bon moment. L’apport singulier de versac.net et de son auteur ne réside pas tant dans sa contribution aux discussions du Web que dans la manière dont il a peu à peu structuré la blogosphère politique. La controverse du référendum, le débat présidentiel, les différentes plateformes -de Publius à Lieu Commun-, la République des Blogs enfin. Qu’on les critique ou les défende, tous ces éléments ont façonné la pratique du blog politique en France. Ils lui ont donné des points de références, ses toutes premières normes et sa toute première cohérence.

Joli départ car ces apports singuliers sont maintenant tous intégrés. Il existe une blogosphère politique ; il en existe même plusieurs. Ces petits mondes ont bénéficiés du modèle qu’offrait le premier blogueur politique à succès. Ils développent maintenant leur propre norme et leurs propres valeurs ; ils inventent de nouvelles manières de bloguer, loin de cadres que leur courte histoire a déjà eu le temps de produire et d’effacer.

Joli départ car versac, qui ne disparait que pour laisser place à Nicolas Vanbremerrsch ou à une autre identité, livre une dernière petite expérience, et qui n’est pas sans intérêt. Abandonnant son avatar Web sans abandonner le Web, il s’offre le petit bonheur numérique de disparaitre tout en y restant tout entier, et la perspective jubilatoire de se bientôt réincarner.


Démocratisation contre auto-organisation

21 juin 2008

Les commentateurs du Web confondent souvent démocratisation et auto-organisation. De cette erreur découle des incompréhensions profondes sur la nature politique du Web, et bien involontairement, sur les mesures susceptibles d’améliorer ou de pénaliser son développement.

La démocratisation est l’idée selon laquelle les règles ne sont pas façonnées par une hiérarchie mais par les utilisateurs eux-mêmes. L’auto-organisation est l’idée selon laquelle un groupe engendre ses règles sui-generis, et tend à fonctionner indépendamment des autres organisations.

Un groupe démocratisé s’appuie sur des règles externes, qui lui ont donné naissance et qu’il a progressivement retravaillées. Au fil de leur évolution, les règles ne disparaissent pas : elles prennent un caractère de plus en plus démocratique. L’influence des membres y est à mesure de leur apport et non de leur statut ou de leur position hiérarchique. Le pouvoir formel de chacun y est identique. Les différences de pouvoir réelles tendent à s’estomper.

Un groupe auto-organisé, quant à lui, est sensé s’appuyer sur des règles auto-construites, sans cadre ni contrainte extérieure, sans rien que le groupe n’ait lui-même engendré.

Les communautés du Web sont le fruit et le moteur de la démocratisation de la société. Elles sont le plus souvent de nature démocratique et presque toujours engagées dans un mouvement de démocratisation.

Elles ne sont en aucun cas auto-organisées.

L’exemple des communautés Open Source est l’un des plus parlants, mais il s’étend aisément à l’ensemble des communautés participatives du Web. Les communautés Open Source s’appuient sur une loi d’airain : leur langage de programmation. Cette loi peut certes être issu d’une autre communauté Open Source, mais elle demeure une contrainte absolue, externe au projet, que personne ne peut aisément dépasser.

Les communautés Open Source sont largement démocratiques, puisque chaque membre peut contribuer au code. Elles sont en revanche tout le contraire d’auto-organisations, puisque l’essentiel de leur loi -leur langage de programmation- a été développée ailleurs, que cette loi s’impose à chacun comme une donnée, qu’elle ne laisse la place à aucune négociation ou interprétation, que chaque participant est bien contraint de la respecter.

C’est précisément l’existence de règles externes fortes qui permettent aux communautés initiales de s’installer et de se développer. C’est précisément parce que ces règles sont d’inspiration démocratiques qu’elles sont légitimes, adaptées aux projets et donc largement respectées. C’est la puissance de ces règles qui fournit le terreau sur lequel de nouvelles règles et de nouveaux projets peuvent se développer.

La force du Web n’est pas l’autonomie mais l’interdépendance. Son espace n’est pas sauvage, il est hyper-construit. C’est pourquoi on a toujours tort de prétendre le rationaliser où le réguler. Ce faisant, on ne comble ni lacune ni vide, on impose au contraire une autorité à un espace qui est déjà aussi démocratique qu’on peut l’être. Ce faisant, on ne défend ni la liberté, ni l’égalité, ni la justice, on se contente de détruire une organisation plus profonde, des règles plus subtiles et plus justes, et que l’on a simplement pas su identifier.


Le mot clé sponsorisé est-il un produit dopant ?

19 juin 2008

L’achat de mots clés compris comme le produit dopant d’un média: une jolie petite idée trouvé chez Eric Mainville qui reprend une citation de Louis Dreyfus.

Une idée d’ordre économique, mais qui pourrait être très largement prolongée…

L’équilibre du Web repose sur l’activité permanente de tissage de liens. Une activité libre, gratuite, décentralisée qui produit un Web à son image: libre, gratuit, décentralisé. Une activité que la vente de mots clés sur un site aussi central que Google contribue au fond à déséquilibrer.

Il est intéressant d’imaginer que la logique participative du Web finit par l’emporter sur sa logique commerciale, que les déformations induites par les mots clés sponsorisés de Google ne sont que temporaires. Ils changent le positionnement d’un site pour un temps, mais ne transforment pas l’écosystème de la toile.

C’est l’écosystème qui finit par l’emporter.


La mariée, les médias et la liberté

1 juin 2008

Les anciens médias et les appareils constitués s’engouffrent tous ensemble dans le torrent de l’indignation et du bon sens outré. Un furieux consensus emballe les politiques et les organes de presses, les associations, les biens et mal pensantes personnalités.

Un accident tragique ? Ce n’est pas cela. Une défaite sportive ? Pas plus. Un événement inouï par son ampleur et par sa nouveauté ? En quelque sort… Plus exactement, il s’agit de la fin d’un mariage, et il est vrai que l’histoire est triste, et que l’on n’a pas tant l’habitude, de nos jours, de voir des couples se séparer…

J’entend qu’on se racle la gorge à ce dernier trait. On interpelle, même, ça y est:

- Enfin, vous plaisantez ?
- …
- Vous faites l’innocent ?
- …
- Vous jouez au paradoxal ?
- …
- Vous ne voyez donc pas que ce sont des pratiques d’un autre temps et d’un autre lieu ?
- …
- Que l’on s’en prend à l’identité féminine ?
- …
- Que l’on s’en prend aux traditions françaises ?
- …
- Que votre silence est à la fois un crime contre l’histoire et contre la modernité ?
- …
- Qu’il va rapidement falloir vous justifier ?
- N’en jetez plus, je réponds…

Je répondrais d’abord que l’extraordinaire alliance de Marine Le Pen, Patrick Devedjian, Martin Hirsh et Marie-George Buffet sur un sujet si complexe et si délicat que la tradition et le mariage, que les souffrances d’une jeune épouse et de son mari, que la religion et l’identité, que l’extraordinaire alliance d’un tel aréopage ne me dit rien qui porte au véritable enthousiasme. Que si c’était le cas, la convergence éclair entre Libération et TF1, La Croix et Le Parisien me ramènerait bien vite au scepticisme déclaré.

- Comment, vous ne vous soumettez pas à d’aussi vertueuses autorités ? Contre d’aussi grands esprits, vous prétendez luttez ?

S’opposer tout seul serait bien difficile, en effet. Je m’abandonnerais bien à l’évidence s’il n’y avait ces lieux étonnants où l’évidence semble partout renversée. Non pas les grands organes de presse et les associations bien structurées, bien plutôt les petits carnets blogosphériques ou la même histoire semble toute retournée.

C’est que de blogueur en blogueur, l’évidence s’effrite et semble de moins en moins installée. Chafouin, PMA, Fanette, Toréador, Primavera, les sensibilités les plus variées ont tour à tour égratigné les vertueux appels qui se voulaient si bien partagés. Les blogs juridiques ont analysé la question, retourné la logique, montré combien les chœurs politiques manquaient de précision, de connaissance du sujet… manquaient tout simplement de savoir ce qu’ils disaient. De commentaires en commentaires, la discussion lancée chez Embrun montre que la république n’est pas où on l’avait d’abord revendiquée, que la modernité n’est pas l’apanage de ceux qui s’en sont fait les défenseurs outrés. Plus étonnant encore, on en trouve qui se soucient de la vie de cette femme et de cette homme, qui se sont rappelés - quelle mémoire !- qu’il y a deux individus vivants et pensants dans cette affaire, et que leur vie et leur pensée n’est pas radicalement éloignée du sujet.

Que dire de cette fracture entre les avis individuels exprimés sur le net et le raffut pétaradant des anciens médias et des appareils politiques enflammés ?

Peut-être qu’il y a là deux conceptions de la liberté.

Que les uns, habitués qu’ils sont à imposer des pratiques et des opinions, ne peuvent souffrir l’offense à leurs valeurs, à leurs mœurs, à leurs choix de société. Qu’un individu trouve « substantiel » ce dont ils n’ont que faire ou qu’ils réprouvent, et la tempête ou la loi doivent aussitôt le faire plier.

Que les autres, plus habitués à la variété des avis et des opinions, peut-être à la complexité des discussions, ou à tout ce que le simplisme peut charrier d’iniquité, que les autres enfin acceptent et comprennent que s’expriment précisément les valeurs qui leurs sont opposées, que l’on soit libre enfin de trouver “subtantiel” celà même qui leur déplait.

Et si notre liberté consistait précisément à tolérer les valeurs mêmes qui nous sont opposées?


Plaisir du carnet, bonheur du nouveau projet

22 mai 2008

Quel plaisir de revenir à ce blog et d’écrire les premières lignes de ce billet!

Je sais, je sais, voilà déjà quelque temps que mon rythme a ralentit au point de sembler se suspendre, et même, certains diraient de complètement s’arrêter.  Ce n’est pas que je m’éloignais du Web, c’est assez précisément le contraire, et c’est que le Web absorbait toutes mes pensées.

Il faut que je retourne un peu en arrière. Au fil des mois, les idées jetées sur ce carnet se sont cristallisées. Les questions posées ici ou là ont voulu trouver des réponses plus incarnées. La logique participative demandait que l’on participe et que l’on ne se contente pas d’analyser. Les paroles sont devenues des plans, les plans des travaux de plus en plus concrets, et les travaux une entreprise en train de se créer.

Le projet était déjà lancé.

Ne cherchez pas d’adresse ou de site. Ne cherchez pas non plus le buzz en train de se créer. Les sujets sont trop nouveaux, les problèmes sont trop variés, rien ne sera visible avant plusieurs mois, pas même une alpha très privée.

C’est certes un paradoxe que de lancer une start-up sans en presque parler. Cela le paraitra plus encore si j’ajoute que le Web participatif en est la matière et le sujet. Faudrait-il taire alors une activité si proche de la matière habituelle de ces billets ? Ou plutôt, si l’on procède ainsi faudrait-il renoncer à mon cher petit carnet ? En faire un blog d’entrepreneur bien standard et bien classifié ?

Rien de tout cela aujourd’hui… Pas de changement radical sur un carnet dont le changement radical a été et restera le sujet. Pas de changement du carnet, mais de nouvelles préoccupations du carnetier…

… et le plaisir de revenir à ce blog et d’écrire les dernières lignes d’un billet !


Le Web participatif et la logique de la discussion

15 avril 2008

A un ami qui s’étonne encore de ce qu’est devenu Wikipédia et qui doute profondément de sa pérennité, comme du reste de l’ensemble du Web participatif, j’accorde au moins le grand mérite de la conséquence.

Il oppose des arguments de fond à des arguments tactiques, une logique complète à des avantages passagers. Que dit-il? Il dit que la connaissance est unique et que le progrès de la discussion scientifique est un mouvement qui tend irrémédiablement vers cette unicité. Il n’a pas la naïveté de croire que l’on y arrive un jour en totalité, mais il pointe le mouvement de découverte progressive du monde et la mise en cohérence de cette découverte. Tout ne sera jamais résumé en quelques pages, mais la science s’approche toujours mieux de cet idéal.

En tirant les conséquences de cette idée si simple et si largement partagée, on voit combien la critique du Web participatif peut sembler fondée. Les scientifiques ne sont-ils pas ceux qui s’approchent le mieux du sujet qu’ils étudient? Les experts ne sont-ils pas par définition ceux qui mènent la discussion la plus pertinente sur un sujet donné? Les professionnels ne sont-ils pas précisément les mieux à même de pratiquer leur métier?

La conclusion s’avance implacablement: la connaissance des scientifiques dépasse celle des masses; l’encyclopédie des experts est naturellement supérieure à celle des internautes; les œuvres des professionnels doivent triompher de celles des amateurs.

Les exemples que nous avons devant les yeux ne suffisent pas à dissiper le raisonnement. Wikipédia est efficace aujourd’hui, mais cela provient peut-être d’outils qui ne sont pas liés à sa nature participative. Quand les véritables experts s’approprieront internet et le wiki, me dit mon ami, leur œuvre dépassera de bien loin les tentatives d’amateurs plus ou moins éclairés. D’ailleurs ajoute-t-il, les bons contributeurs de Wikipédia sont une infime minorité, et sitôt qu’une meilleure opportunité leur sera donnée, ils contribueront bien plus volontiers à un travail plus professionnel et mieux structuré. Il en va ainsi de tout le Web participatif, conclut-il, et la blogosphère est un exemple tout aussi facile à analyser.

Le grand mérite de mon ami est bien celui de la conséquence, et nombre de thuriféraires du Web participatif ne voient pas que ce qu’ils écrivent d’un coté rentre contradiction avec ce qu’ils pensent de l’autre. Si la discussion est une description du monde, alors la discussion d’expert le décrira toujours mieux que la discussion d’amateur. S’il en est ainsi, l’intérêt du Web participatif ne provient pas de sa nature mais des outils qu’il emploie.

Car quelle est au fond la nature du Web participatif? Une technologie? Un ensemble d’outils? Cela ne suffit pas à le définir: cette technologie et ces outils ne sont que des moyens, et ils pourraient être utilisés bien différemment et par bien d’autres gens.

Existe-t-il donc une définition du Web participatif qui ne se confonde pas avec les moyens qu’il emploie? Une définition de la logique participative plutôt que de celle de ses technologies ou de ses outils? Une définition du “participatif”? Je crois le concept suffisamment illustré pour que l’on puisse tenter de répondre sans ciller: le participatif est l’élargissement de la discussion à tous ceux qui y trouvent un intérêt.

Reprenons donc l’argument de mon ami, et tentons de lui donner toute sa généralité: “Puisque le progrès de la connaissance est le progrès vers une unique description, ce sont ceux qui ont le plus avancé dans une connaissance qui sont le mieux qualifiés pour la discussion. A technologie égale, personne ne fera de meilleures encyclopédies que les encyclopédistes, de meilleurs journaux que les journalistes, de meilleures lampes que les lampistes. Le Web participatif a le mérite de la nouveauté, mais devra bientôt s’effacer devant ceux qui connaissent véritablement leur métier.”

La logique participative ne s’accorde pas avec la croyance en l’unicité des connaissances. Elle ne s’accorde pas avec l’idée selon laquelle il existerait une unique lecture des faits, que l’on pourrait découvrir selon une méthode ou un procédé. Elle ne s’accorde pas avec la lecture des sciences qui prévalait aux époques positiviste ou scientiste. Au fond, elle ne peut trouver grâce auprès d’une idée qui se présenterait comme exclusivement et définitivement vrai. Pour qui défendrait une telle idée, il y aura toujours de meilleures voies que la voie participative pour la révéler, de meilleures discussions que les discussions ouvertes pour les exposer.

La logique participative est la fille cachée des philosophies constructivistes qui se sont développées au cours du siècle dernier. Sans pousser une généalogie bien éloignée du sujet, c’est peut-être à partir du “dire, c’est faire” de John Austin que s’est développée cette idée centrale selon laquelle la discussion n’est pas seulement une description du monde, mais construit elle-même ce monde dont elle fait son sujet.

C’est bien une réflexion sur le sens de la discussion qui permet de renverser l’argument de mon ami. La discussion participative semble inférieure à la discussion d’experts tant qu’il s’agit de décrire le monde, elle la dépasse dés qu’il s’agit de le construire. Si l’on veut bien considérer que toute discussion est une construction de points de vue, d’arguments, d’expressions, on voit que l’ouverture à la multiplicité des contributeurs ne fait que renforcer sa solidité et sa généralité.

Les réflexions les plus avancées sur les sciences ont largement montré que les théories scientifiques ne sont pas les conséquences immédiates d’observations “factuelles”, mais qu’elles sont des constructions partagées par les communautés scientifiques. Des constructions, c’est-à-dire des édifices utiles et solides, -non bien sur des chimères, ces lignes ne sont pas subjectivistes- mais des édifices qui ne sont jamais ni permanents, ni définitifs, ni radicalement nécessaires.

Les discussions scientifiques, les discussions d’experts, les discussions de professionnels ne révèlent pas une vérité “objective” qui les aurait précédées. Elles construisent au contraire les langages, les concepts, les outils grâce auxquels leurs objets prennent corps. Comme les techniques, elles produisent des œuvres qui, quels que soient leurs succès, auraient toujours pu être différemment agencées.

Ce n’est donc pas pour des raisons contingentes que la logique participative se développe au rythme que nous connaissons; ce n’est pas l’effet de telle ou telle innovation technique; ce n’est pas la conséquence d’un enthousiasme passager. C’est que la logique participative tire le meilleur parti de la nature profonde des discussions. Le rôle d’une discussion n’est pas tant de décrire le monde que de le construire. Ouvrir une discussion et la rendre participative en renforce les bases, en travaille les détails, la déploie plus largement, la diffuse plus profondément.

Les projets participatifs n’avancent pas vers un but unique, ils bâtissent des objets ou des connaissances qui reflètent la richesse de la multiplicité. Ils ne décrivent pas un monde cohérent et figé, ils construisent un univers ou le point de vue spécifique de chacun trouve peu à peu sa place et sa portée.

Le Web participatif est à la fois le porteur et l’effet d’un mouvement centenaire qui le dépasse largement. Il est le porteur et l’effet de la démocratisation avancée de nos sociétés.